Et pourtant il tourne
L'Humanité 30/10/1998
 
FRANCIS BORDAT. , Chaplin cinéaste, Editions du Cert, 352 pages. 150 francs.
[HAB7] Longtemps, Charlot a dissimulé Chaplin. Qui se souciait de rechercher la trace d'un réalisateur dans des films où le génie éclatant du clown dispensait si facilement d'aller y voir plus loin ? Même la politique des auteurs (comprendre des réalisateurs) menée tambour battant par Truffaut et la nouvelle vague en devenir dans les premières années cinquante ignora fondamentalement Chaplin. C'est tout le mérite de l'immense travail de Francis Bordat Ä une thèse de 1.300 pages qui débouche aujourd'hui sur ce livre qui en approfondit l'essentiel Ä de mettre en lumière le metteur en scène tapi derrière l'interprète, sauf à, justement, considérer que l'un ne saurait exister sans l'autre. Chaplin est reconnu comme maître de la pantomime, c'est tout. Son statut n'est en rien comparable à celui d'un Stroheim, d'un Murnau ou d'un Sternberg. Il est de surcroît volontiers considéré comme archaïque, de par sa photo plate et sa résistance au parlant. A cela, Bordat répond sur tous les fronts, biographique avec l'impatience du jeune Chaplin à mettre lui-même en scène ses films, historique en détaillant les contextes de production dans lesquels l'homme fait face à ses employeurs, analytique en se penchant sur les soixante et un plans qui composent la scène de la cage aux lions dans "le Cirque", technique avec l'étude du virage sur un pied qui permet à Charlot de continuer à occuper le cadre de l'écran quand il devrait normalement en sortir, critique lorsqu'il passe au crible format et cadences de projection ou l'intégrité fort variable des copies dans lesquelles nous pensions que tout Chaplin était. Il y a là comme un état des lieux, qui oppose magistralement l'économie chaplinienne à la dépense quotidienne. Sur l'écran tout au moins, car c'est aussi le mérite de ce livre de nous rappeler que le perfectionnisme de l'auteur n'existe que par la dépense (au sens financier) qu'il s'autorise, notoriété aidant, une fois devenu son propre producteur. La séquence du réveil dans "The Kid" a coûté quinze mille mètres de pellicule au tournage pour vingt-deux mètres présents dans le film. Le "shooting ratio" (métrage utilisé au tournage par rapport au métrage retenu dans le film fini) du "Dictateur" est de 41, soit l'équivalent moyen de quarante et une prises par scène. Sur le tournage des "Lumières de la ville", Chaplin a eu cinq cent quatre jours inactifs, passés à réfléchir et à retravailler l'écriture, pour cent soixante-dix-neuf jours de tournage. On croit rêver. Tout lecteur, celui qui ne sait rien comme celui qui croit tout connaître, sera galvanisé par ce tir en rafales qui court au fil des soixante-trois premières pages. La suite demande d'avoir un peu les films en mémoire, Bordat s'attachant alors à aborder l'une après l'autre, en autant de chapitres, les différentes phases de conception de l'éuvre : le scénario, la scénographie, les mouvements d'appareil, le découpage-montage, la photographie, la bande sonore. Mais, même en ces pages, on trouve à l'occasion des perles capables d'ouvrir des horizons nouveaux au plus profane des lecteurs. Ainsi des influences où est démontré, superbement, ce que Chaplin emprunte au cinéma de son temps. Ou l'étude, qui ne demande aucune connaissance préalable tant tout est clarifié, de l'opposition des deux grands styles photographiques ayant cours dans les années vingt. Ou encore celle concernant l'état de la musique hollywoodienne en 1931. A la conclusion, la cause est entendue. Il est évident que Chaplin qui a eu à traverser toute l'évolution du cinéma, du muet au parlant, du court au long métrage, du gag au récit sophistiqué, d'une technique primitive à celle des "Temps modernes" est, pour le meilleur, aussi un cinéaste.
 
JEAN ROY