L'étonnant moderne
L'Humanité 4 juin 2003
Chaplin encore et toujours avec la reprise des Temps modernes en salles et en DVD.
 
Pourquoi revoir les Temps modernes, réalisé en 1936 par Charlie Chaplin ? Parce qu'il s'agit d'un des sommets du cinéma ? Sans doute, mais encore... Ne pourrait-on y déceler comme un attrait morbide pour un homme qui refuse des quatre fers l'inéluctable - la suprématie du cinéma parlant - et se présente sous les traits d'un Charlot qui, à la tête d'une manifestation, s'y trouve par inadvertance après avoir ramassé un drapeau rouge par hasard ? Évidemment non.
 
Ce qui plaît d'abord chez Chaplin, en oubliant le génie qui ne nécessite aucune démonstration, est que nous sommes en présence de ce qu'on appellera bien plus tard du cinéma d'auteur. Il est producteur, scénariste, metteur en scène, comédien (donnant de surcroît le rôle féminin à sa compagne), monteur et compositeur de la musique de ses films. Le scénariste est rigoureux, qui va jusqu'à écrire les dialogues complets du film avant d'y renoncer pour retrouver le primat de la pantomime et qui supprime des scènes mélodramatiques jugées trop faciles (la gamine devait terminer ses jours au couvent). Le monteur est sans pitié qui, de peur d'ennuyer, vire un couplet de la célèbre chanson lors de la séquence du restaurant. Le producteur est admirable, qui fournit au comédien tous les moyens d'atteindre la perfection. Le budget d'un de ses films, c'est avant tout la poubelle qui en profite. Des dizaines de prises peuvent être jetées jusqu'au moment où celle qu'il convient de retenir est enfin dans la boîte. Une panne d'inspiration, c'est un tournage suspendu, pendant des jours si nécessaire. On trouvera quelques exemples de tout cela parmi les compléments du DVD.
 
Ce qui plaît ensuite chez Chaplin, c'est l'universalité des thèmes, qui se résument peu ou prou à l'éternelle lutte de David contre Goliath. Que l'adversaire soit Hitler, comme dans le Dictateur, ou le simple flic du coin comme dans les courtes bandes du début, il s'agit toujours de combattre la force par la ruse, le coup droit par l'esquisse, l'ordre établi par la subversion. Ici, dans ce " récit sur l'industrie, l'initiative individuelle et la croisade de l'humanité à la recherche du bonheur ", l'ennemi n'est autre que le capitalisme exacerbé, sa course au rendement, la taylorisation qu'elle implique. Face à un tel Moloch, tout devient refuge, jusqu'à une cellule de prison décorée d'un portrait de Lincoln et du " home sweet home " cher aux Anglo-Saxons. Une seule obsession demeure, manger. Le film la décline à satiété, de la machine à bouffer infernale jusqu'aux agapes dans le grand magasin en passant par le rêve du jardin d'Eden, le pain volé, le contremaître coincé dans l'engrenage qu'il faut alimenter et l'empiffrage à la cafétéria. Qui ne comprendrait cela ? Ceux qui regarderont le DVD trouveront à cette occasion un bonus curieux, sous la forme d'un court métrage cubain où le réalisateur fait l'expérience d'une projection de Chaplin dans un village reculé où personne n'a jamais eu l'occasion de voir du cinéma. Que de rires.
 
Oui, chacun rit, mais les grands apprécieront aussi le jeu des références. L'" imagination ", c'est aussi l'assimilation du passé. De la machine à manger qui reprend dans l'avant-gardisme les tartes à la crème et les coups de pieds au cul venus de Mack Sennett et du burlesque jusqu'à l'influence du Fritz Lang de Metropolis et du René Clair de À nous la liberté, en passant par le Ballet mécanique de Léger et les clins d'oil à Max Linder, Griffith ou Eisenstein, quel florilège.
 
Jean Roy