Chaplin : une vie.

21 mars 2016

Un voile se lève sur le monde de Chaplin

Un voile se lève sur le monde de Chaplin

Avant-premièreIl reste 32 jours avant l’ouverture du Musée dédié au célèbre hôte de Corsier.

Pour faire revivre l’univers de Chaplin, rénover et agrandir le Manoir de Ban et ses dépendances, 40 millions de francs ont été investis, dont une dizaine pour la partie muséale et l’accueil des visiteurs.

Pour faire revivre l’univers de Chaplin, rénover et agrandir le Manoir de Ban et ses dépendances, 40 millions de francs ont été investis, dont une dizaine pour la partie muséale et l’accueil des visiteurs. Image: DR

 

Il faut encore un peu de fantaisie pour s’imaginer ce que sera Chaplin’s World, le seul et unique musée au monde dédié à Charlie et à Charlot, qui ouvrira ses portes au public le 17 avril au Manoir de Ban. Mais les promoteurs – qui ont reçu la presse, hier, à Corsier-sur-Vevey et planchent sur le projet depuis… seize ans – sont confiants: tout devrait être prêt d’ici à 32 jours.

Sur les quatre chantiers en ébullition (la maison où vécut Chaplin avec sa dernière femme et ses huit enfants, le parc, la ferme et le studio, seule construction entièrement neuve), les ouvriers, peintres, électriciens, éclairagistes et les équipes de scénographes s’activent encore dans tous les sens. Pour installer les décors qui ont été préconstruits par une entreprise spécialisée à Turin. Pour préparer les ambiances où se dressera la trentaine de statues de cire imaginées par les équipes du Musée Grévin. Pour recréer, sur 500 m 2 à travers le manoir, l’univers intime où l’homme passa les vingt-cinq dernières années de sa vie et, sur deux étages dans le «studio hollywoodien», un parcours immersif qui conduira le public sur les pas du pantomime comme sur ceux de l’acteur-réalisateur-scénariste-producteur-compositeur.

Le visiteur est l’invité de Chaplin

«Le public entrera dans la maison comme s’il était invité par Charlie Chaplin lui-même, explique Yves Durand, l’un des concepteurs du projet de musée. Dans le manoir, on évoque le monde réel. On y retrouvera des objets et du mobilier très personnels qu’il affectionnait et on abordera des volets privés et publics, comme ses voyages et sa popularité, les scandales qui ont entouré sa vie parfois sulfureuse, son expulsion des Etats-Unis et son amour pour la Suisse.» Sans la moindre censure formulée par les descendants. «A aucun moment nous n’avons viré à l’hagiographie. Mais la seule exigence de la famille, qui a ouvert ses archives personnelles, s’est fixée autour de la véracité historique de tout ce qui est raconté à travers le musée. Pour nous, cette rigueur scientifique et la recherche d’authenticité sont même devenues une véritable obsession qui a fini par guider toute la conception de l’exposition», assure le passionné.

Cette première étape de la visite permettra au public de traverser la bibliothèque où le maître aimait se réfugier, le salon où il recevait les célébrités du monde entier, ainsi que la salle à manger où la famille se réunissait à heures fixes. A l’étage, la chambre d’Oona jouxte celle, toute en simplicité, où l’artiste s’est endormi le 25 décembre 1977, et d’autres pièces plus thématiques retraceront, en filigrane et à l’aide d’archives filmiques et photographiques, un siècle d’actualité. «Raconter la vie d’un tel homme, c’est raconter un siècle d’histoire mondiale. On a oublié, aujourd’hui, à quel point il était adulé partout où il allait, à quel point, sous couvert d’humour, il a traité dans ses films certains des plus sérieux sujets qui ont jalonné le XXe siècle.»

«On rendra hommage au génie du septième art en décortiquant son art et en faisant revivre tout ce qui fait désormais partie de l’inconscient collectif et du patrimoine de l’humanité»

Après le réalisme au manoir, place à la fantaisie du celluloïd. Dans le studio – le clou de la visite –, le visiteur pourra s’immerger dans l’œuvre de Chaplin et un siècle de cinéma. Sur 1350 m2, huit étapes documentaires ou poétiques ont été imaginées par le scénographe François Confino, avec un théâtre de 150 places, un cirque en hommage aux acteurs du muet et, surtout, la reconstitution d’un plateau de cinéma et de plusieurs rues où se dresseront les décors et les personnages les plus célèbres, puisés dans les 81 courts et long métrages de Chaplin. Le public tanguera dans la cabane en bois de La ruée vers l’or, découvrira les rouages des Temps modernes, traversera La banque, se fera raser chez le barbier du Dictateur… Et les fétichistes du maître découvriront le costume original de Charlot, les premiers contrats signés à Londres, puis à Holly­wood, des Oscars, des scénarios manuscrits… «On rendra, ici, hommage au génie du septième art, résume Yves Durand, en décortiquant son art et en faisant revivre tout ce qui fait désormais partie de l’inconscient collectif et du patrimoine de l’humanité.» Sur un mode ludique et avec un fil rouge d’un bout à l’autre de la visite: «L’envie de déclencher toutes les trente secondes un sourire sur le visage des visiteurs. C’est quand même l’univers d’un clown que le public découvrira.» (TDG)

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11 octobre 2015

inédit de Chaplin

Un Chaplin inédit déniché sur eBay

Par Camille Gévaudan 6 novembre 2009 à 15:27 (mis à jour à 15:29)

Photo de la pellicule découverte par Morace Park

En vente sur eBay, une boîte de film toute rouillée contenant un vieux bout de pellicule. C'est surtout la boîte qui intéressait le collectionneur anglais Morace Park, parce qu' «elle était jolie» . Alors il l'a achetée, pour 3£20 (3,57€). Mais le titre inscrit sur la première image de la bobine, Charlie Chaplin in Zepped , lui a fait prendre conscience qu'il ne s'agissait pas simplement d'un «vieux film» comme le décrivait l'annonce de vente. Park raconte au Guardian qu'il s'est renseigné sur le web : «Je l'ai googlisé, et je n'en ai trouvé aucune trace sur Internet.» . Puis il s'est adressé à un de ses voisins, ancien employé du British Board of Film Classification, qui a lui-même associé à l'enquête Michael Pogorzelski, historien du cinéma et directeur des archives de l'académie américaine des arts et des sciences du cinéma.

Le verdict de l'historien est incroyable : «C'est une trouvaille extrêmement intéressante. Un film de Charlie Chaplin inconnu et non référencé.» La pellicule de nitrate, datée de décembre 1916 et éditée en Egypte, contient un petit film 35 mm mélangeant prises de vues réelles de Charlie Chaplin et images d'animation. D'une durée de sept minutes, le film montre Chaplin transporté sur un nuage des États-Unis en Angleterre, puis faisant décoller un dirigeable zeppelin, avant de tourner le bombardier en ridicule en coupant la scène par un plan du Kaiser Wilhem sortant la tête d'une saucisse. Les zeppelins étaient utilisés durant la première guerre mondiale par l'Allemagne, et ont notamment été impliqués dans plusieurs raids contre le Royaume-Uni en 1915. Morace Park et son voisin, John Dyer, ont émis l'hypothèse que le film était une pièce de propagande visant à désamorcer la terreur inspirée par ces engins.

Mais la pellicule ne fut jamais projetée au public. Selon Michael Pogorzelski, il pourrait s'agir d'un montage réalisé par le studio Essanay, avec qui Chaplin avait signé un contrat en 1914 avant de prendre ses distances. Essanay avait la propriété des prises de vues de l'acteur extraites de trois films déjà exploités, mais n'avait pas obtenu son autorisation d'y mêler de nouveaux plans de zeppelins dans un remontage de propagande. «Un acte de création ou de piratage, selon le côté de la barrière duquel vous vous trouvez» , plaisante Pogorzelski. David Robinson, auteur de la biographie Chaplin: His Life and Art , affirme qu'une véritable bataille juridique avait éclaté entre Chaplin et Essanay lorsque le studio avait tenté de recycler un maximum d'images de films précédemment produits, tels que Burlesque on Carmen , pour continuer à tirer profit du succès de la star. La controverse juridique aurait entraîné l'avortement du projet. Mais l'explication de Robinson ne provient que de sa connaissance de la carrière du réalisateur et, n'ayant pas encore visionné la bobine découverte par Park, il n'exclut pas que celle-ci puisse également contenir des images inédites : «Il y a toujours une chance qu'on découvre un tout nouveau gag de Chaplin !» Il estime que sa valeur pourrait alors atteindre les 40000 livres sterling (44600 euros).

La façon dont le film est passé des archives du studio aux annonces d'eBay, quant à elle, reste un mystère. Park et Dyer, actuellement à Los Angeles, continuent leurs investigations.

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18 février 2015

L'HISTOIRE DE "N" DE CHARLIE

L'HISTOIRE DE "N" DE CHARLIE CHAPLIN [Positif (France)]

Cenciarelli, Cecilia
L'histoire des films perdus, inachevés ou non tournés se déroule en parallèle à l'histoire du cinéma elle-même, depuis 4 Devils de F.W. Murnau, un des plus recherchés, à la troisième partie d'Ivan le Terrible par Sergueï Eisenstein, ou l'adaptation par Michael Powell de La Tempête (pour lequel il avait plusieurs versions du scénario et un casting impressionnant). Il y a les films qui n'ont jamais été réalisés parce que leurs réalisateurs sont décédés (l'adaptation de Nostromo par David Lean ; le projet de Luchino Visconti sur À la Recherche du temps perdu de Proust) ou parce que les productions ont été interrompues et abandonnées (Queen Kelly d'Erich von Stroheim ; I, Claudius de Josef von Sternberg). Certains subsistent dans l'esprit ou les archives de leur créateur [Il viaggio di G. Mastorna de Federico Fellini ; Leningrad de Sergio Leone), ou deviennent des obsessions pures et simples (le film de Stanley Kubrick sur Napoléon Bonaparte).Aucun métrage ne reste de certains de ces titres, mais des notes, des traitements, des scénarios combinés à des storyboards, des scénarios de tournage et même des photographies qui permettent des sondages précieux dans la conception et le développement de ces projets. De grands films non réalisés peuvent en fait apporter des éclairages nouveaux sur leur réalisateur en créant une image plus claire de leurs carrières, leurs motivations et leur vision artistique.Dans le cas de Charlie Chaplin, une distinction doit être faite entre les simples notes pour un projet ou pour un film non tourné. La première catégorie consiste d'habitude en quelques pages (parfois quelques lignes) écrites à la main par Chaplin ou, plus rarement, tapées à la machine. À peu près deux cents pages existent et couvrent une foule d'idées. Excepté Rali Story, où il y a une tentative de scénario mais pas vraiment de scénario, il est assez aisé d'identifier ce qui tombe dans la catégorie des projets oubliés et des films non tournés. La richesse des pages accessibles est une clé évidente, mais le facteur le plus important est quand toutes les phases de la création habituelle de Chaplin sont représentées : notes écrites à la main et tapées, corrigées à la main et puis retapées. Il y a aussi des documents accessoires (extraits de presse ou correspondances entre Chaplin et/ou son frère avec le directeur du studio Alfred Reeves) dans lesquels l'implication de Chaplin dans un projet spécifique, à une certaine époque, est clairement exprimée.Le matériel sur le projet Napoléon consiste en 800 pages environ. Cela inclut des recherches assez poussées sur l'empereur, des scénarios divers, des lettres et câbles, des contrats, des extraits de presse et quelques scénarios pleinement écrits. Développer le personnage de Napoléon, étudier ses habitudes et ses railleries, lire ses Mémoires et voir le reflet de l'impact historique de ses campagnes de guerre, fonctionne clairement pour Chaplin comme préparation pour appréhender la dictature.Même si de vagues idées existaient dans l'esprit de Chaplin depuis quelque temps, les racines de sa fascination pour Napoléon peuvent être retracées jusque dans son enfance, en une association reliée à la mémoire de son père et de sa mère. Comme il l'écrit dans son autobiographie : « J'étais à peine conscient de mon père, et ne me le rappelais pas ayant vécu avec nous. Il était lui aussi un acteur de vaudeville, un homme tranquille, menaçant, avec des yeux noirs. Ma mère disait qu'il ressemblait à Napoléon. » Et dans un autre passage, décrivant l'instinct naturel de sa mère pour le théâtre : « Eüe racontait des anecdotes et les jouait, par exemple un épisode dans la vie de l'empereur Napoléon, se dressant sur ses doigts de pied pour attraper un livre dans la bibliothèque, et étant interrompu par le maréchal Ney (ma mère jouant les deux personnages, mais toujours avec humour). »C'est au début des années 20 que l'intérêt sincère de Chaplin pour Napoléon a commencé à s'affirmer. Pour son premier film pour les Artistes Associés, Chaplin voulait rendre hommage à son actrice de toujours, Edna Purviance (pour laquelle il venait d'écrire et de réaliser, en 1923, L'Opinion publique), dans le rôle vedette de Joséphine, la première épouse de Napoléon : « Plus nous plongions dans la vie de Joséphine, plus nous trouvions Napoléon sur notre chemin. J'étais si fasciné par ce flamboyant génie que le film sur Joséphine s'est dissous, Napoléon se profilant de plus en plus comme un rôle que je pouvais jouer moi-même. » Le personnage était toujours dans ses pensées quand il se déguisa en Napoléon pour une soirée costumée donnée par Marion Davies en 1925. C'était à peu près le même costume qu'il utilisa au début des années 30 pour un essai photographique.Parmi les notes écrites à la main pour My Autobiography, il y a celle-ci : « J'avais des connaissances sur Napoléon, d'une manière assez vague. C'était un grand soldat qui a mal terminé. J'ai vu un almanach, le décrivant disant adieu à ses troupes à Fontainebleau... Sa posture, la main dans son gilet, les yeux tristes perçants, m'avaient plus intéressé que la figure du Christ ». Avec son projet à l'esprit, il offrit successivement le rôle de Joséphine à Lita Grey, puis à Merna Kennedy et, en 1926, à l'actrice et chanteuse espagnole Raquel Meller, mais il fut dissuadé de réaliser le film quand sortit en 1927 la fresque épique monumentale d'Abel Gance, Napoléon.Cependant, un article de 1929 montre un renouveau dans son intérêt pour un « film sur Napoléon ». Publié dans le St. Louis Dispatch, il prouve l'intention évidente et profonde de Chaplin de jouer l'empereur. Là on trouve la vision d'un film aux dimensions considérables, appropriées pour un empereur... du Monde! Là aussi, Chaplin montre des signes d'intérêt dans les aspects humain et comique du personnage : « Un paradis! Il y a de l'humour à travers toute sa vie. Ses efforts pour marier ses frères et soeurs, et neveux, et garder de bonnes relations avec sa mère et son épouse, et entre-temps se plonger dans les combats, fournissait beaucoup de matériel pour un spectacle dramatique. [...] Je le montrerai en chemin vers l'Italie pour se faire couronner roi - montrant cette marche vers le trône avec Joséphine à son côté. Napoléon est plus ou moins pompeux, vous savez. Il aimait bien se montrer. »Enfin, une de ses expériences à transformations était juste au coin de la rue. Au début de 1931, sur les talons de la première mondiale des Lumières de la ville {City Lights), Chaplin mit en place un tour du monde sur 16 mois. Des extraits de son journal de voyage personnel ont été publiés sous le titre A Comedian Sees the World. Le tour contribua de manière significative au développement de sa conscience politique. En Europe, il fut accueilli par des foules énormes, aussi bien que par les membres de la vieille aristocratie, des ambassadeurs, des intellectuels, des scientifiques. Avec eux, il discutait de sujets reliés à la situation politique dans le « Vieux Continent », comme de la production de masse, de la science, et du progrès. Distillés dans les scénarios des Temps modernes {Modern Times), et Le Dictateur {The Great Dictator), ces thèmes étaient au centre du projet Napoléon.Étonnamment, des publicités sur le projet Napoléon apparurent partout dans des journaux ; tant et si bien que Churchill les avait lues. Racontant sa rencontre avec ce dernier à Londres, en février 1931, Chaplin écrivait : « Il m'a dit qu'il avait lu que j'avais un projet de film sur la vie de Napoléon. Vous devez le faire, me dit-il. En dehors de l'aspect dramatique, regardez ses possibilités humoristiques. Napoléon dans sa baignoire discutant avec son frère, impérieux, tout habillé, dans ses galons dorés, et se servant de cette opportunité pour placer Napoléon en position d'infériorité [...]. "Ce n'est pas seulement habile psychologiquement, disait monsieur Churchill, c'est aussi de l'action et drôle". »Sydney, le demi-frère de Charlie, considéré comme son principal conseiller (essentiellement sur les sujets financiers), aborde le sujet Napoléon dans cette lettre écrite en décembre 1932 : «Je pense qu'un film dramatique venant de vous sera un grand succès au boxoffice en ce moment, quand des millions de gens attendent de vous entendre dans des films parlants. [...] Je vous conseillerai d'accentuer l'aspect de la vie privée de Napoléon, parce quelle offre de grandes possibilités avec une bonne comédie humaine, et un aspect de Napoléon, qui me semble-t-il, n'a pas été représenté. Par ailleurs, cela permettra d'économiser beaucoup d'argent, qui serait autrement requis dans la description spectaculaire de l'aspect militaire de cette période de Napoléon. »Aussi durant ce tour du monde, Chaplin rendit visite à Jean de Limur, assistant de production de L'Opinion publique, qui lui fit connaître le roman de Pierre Véber, publié en 1925, La Seconde Vie de Napoléon Fr, dont il fit plusieurs adaptations, l'une d'entre elles étant proposée aux Chaplin Studios. Le traitement du roman de Véber par Limur fournit à Chaplin la colonne vertébrale essentielle de son histoire : « Napoléon s'enfuit de Sainte-Hélène avec l'aide d'une doublure, qui a sacrifié sa vie pour que l'Empereur puisse retourner à Paris et détrône le roi, par un coup d'Etat... A la fin on découvre que l'histoire n'est rien d'autre qu'un cauchemar de Napoléon à Sainte Hélène. »En 1932, Chaplin demanda à l'aspirant journaliste Alistair Cooke de l'aider dans la recherche historique pour le scénario. Cookc était un étudiant diplômé de 25 ans, qui vivait aux ÉtatsUnis grâce à une bourse d'un fonds du Commonwealth. L'abondance des notes dans la Chaplin Archive prouve l'implication de Cooke, qui fournissait à Chaplin des descriptions des événements historiques et des rapports sur les habitudes quotidiennes de l'empereur, aussi bien que les détails de son appartement à Sainte-Hélène. Avec les notes d'Alistair Cooke, Chaplin fut capable de ficeler le scénario. Dans une version, il décrit Napoléon étudiant l'atlas du monde avec « rapacité ». Il entre également dans les menus détails du quotidien de l'Empereur. « Il se rasait devant la fenêtre ; le premier valet de chambre lui tendait le rasoir et le bol, le deuxième valet lui présentait le miroir ; ce deuxième valet lui signalait les endroits qu'il n'avait pas rasé. Après avoir rasé une joue, le même système était inversé pour l'autre joue. » Cette situation de comédie avec un valet de chambre, nous la voyons transposée (et avec beaucoup d'efficacité) dans Le Dictateur.Entre-temps, durant la production des Temps modernes, Chaplin commença à écrire sa propre adaptation du roman de Véber avec John Strachey, connu des deux côtés de l'Atlantique pour ses écrits sur le socialisme et les activités antifascistes. Quoique les rapports de production des Temps modernes ne montrent aucune trace de Chaplin travaillant sur Napoléon ou sur sa collaboration avec Strachey, la correspondance du studio fournit une description complète de chaque étape, avec une note de deux pages d'un Strachey tout excité, datée de juin 1935, sur sa collaboration avec Chaplin, sur quoi ils discutaient « cette nuit de février ». Strachey lui envoya ensuite « un scénario plus ou moins complet du dialogue proposé ». « Comme vous pourrez le voir, je n'ai pas cherché à déterminer exactement l'action, ou le travail des personnages quand le dialogue se déroule - parce que je suis sûr que vous serez une centaine de fois bien meilleur à faire cela [...]. Comment se passe la Mass Production ? J'y pense souvent. Je suis sûr que cela sera la plus grande chose que vous ayez faite. » Selon les rapports de production de la Chaplin Archive, c'est la première et seule fois que Chaplin s'est embarqué sur un projet parallèle alors qu'il tourne un film. Cela souligne l'importance de Napoléon pour lui, et le fait que, même avec un scénario dialogué écrit pour Les Temps modernes, il avait un autre projet qui pourrait bien être son film entièrement parlant.La correspondance à propos du projet Napoléon entre Sydney Chaplin et Alfred Reeves (directeur général de Chaplin Film Corporation) est aussi une source capitale. Le 1" juillet 1935, Reeves mentionne à Sydney Chaplin l'intérêt d'acquérir les droits de l'adaptation de Véber par Jean de Limur à un prix raisonnable. En novembre, il mentionne les projets de Charlie de réaliser deux films l'année suivante : « Le premier film sera probablement l'histoire de Napoléon d'après les scénarios dont vous avez acquis les droits. Il est très intéressé par l'idée contenue dans ce scénario [...]. Je crois que c'est son intention d'interpréter Napoléon et il y a un bon rôle pour Paulette comme la fille qui rêve romantiquement de lui. »À peu près à cette époque, les magazines annoncent une fois de plus un film sur Napoléon. Deux pages de Modem Screen suggèrent que Chaplin souffre d'un complexe napoléonien. Le 15 février 1936, le premier numéro du magazine de cinéma indien Les Lumières de la ville, publié à Bombay, rend hommage en couverture à Chaplin et à son nouveau film. À l'intérieur, la critique du film Paramount Les Trois Lanciers du Bengale (The Lives of a Bengal Lancer) saisit l'époque, et rapproche plus que jamais Hitler et Charlie Chaplin. En page 5, le commentateur suggère que Chaplin a peut-être décidé de faire revivre Napoléon dans une perspective pacifiste, inspiré par « factuelle impasse de la Ligue des Nations qui a tout essayé sauf la guerre pour empêcher la guerre ». C'est suivi par une page entière consacrée à Chaplin parlant de Napoléon. L'histoire, même présentée comme un reprint, est maintenant officielle. Chaplin annonce ce rôle tragique comme son premier film parlant et souligne quelques ingrédients qui deviendront fondamentaux dans le scénario du Dictateur : l'idée d'un « double », de « la paix contre la violence », et le désir de diffuser « des idées pacifistes ».Selon les propres paroles de Chaplin et grâce aux copies sauvées de ses scénarios, nous savons que Napoléon n'aurait pas été seulement le premier film parlant de Chaplin, mais aussi le premier film ouvertement « politique humaniste » et un support pour exprimer ce que Chaplin avait ressenti lors de sa tournée européenne, l'effondrement prochain de l'économie et la guerre.Dans le dialogue suivant pour « Napoléon, le pacifiste », Chaplin s'inspire de son « Idées pour les réparations de guerre » et de son expérience en Europe, et il désigne ce qu'il va plus tard livré aux troupes « tomaniennes » : « Le jour de la guerre et de l'agression sera une chose du passé. Nous pouvons accomplir davantage par des traités, par l'amitié, une compréhension commerciale. La révolution future... aura à voir avec les finances et pas avec les armements - des mots nouveaux, des expressions nouvelles, des termes comme socialisme, l'état futur du monde. »« Les gouvernements et les constitutions sont passés de mode, obsolètes, la science mécanique avance avec nous, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les barges en acier, toutes ces choses annoncent la révolution, et nous devons nous préparer pour le futur. L'homme du futur ne sera pas un guerrier, il sera un scientifique. Les futurs gouvernements réaliseront que les religions et les principes moraux sont des problèmes pour l'individu [...]. L'Homme d'État du futur sera le comptable de la Nation, pas un propagateur de principes moraux. »Le rôle principal de Paulette Goddard, la jeune Hannah du Dictateur, reprend l'esprit de la jeune Elaine dans le Historical Fantasy de Chaplin et Strachey. Quand un Napoléon déguisé, maintenant le professeur d'histoire d'Elaine, parle de la cruauté des guerres et des « atrocités du criminel Bonaparte », le personnage de Napoléon ouvre la voie à la propre vision de Chaplin. Comme le barbier juif du ghetto dans Le Dictateur, un mouvement précisément commenté par les critiques de cinéma comme étant « hors personnage ». Chaplin défendait sa liberté artistique dans le New York Times, proclamant : « De quoi s'agit-il ? Peut-être ne devrais-je pas être excusé pour avoir terminé ma comédie sur une note qui réfléchit, honnêtement et radicalement, le monde dans lequel nous vivons, et n'aurais-je pas dû être excusé en plaidant pour un monde meilleur ? Je vous rappelle que c'est adressé aux soldats, les grandes victimes de la dictature. »Bien qu'Alfred Reeves ait signé les droits du roman de Pierre Veber en mai 1936, et que Chaplin n'ait annoncé le projet Napoléon que trois mois auparavant, un des premiers signes de la dernière hésitation de Chaplin sur le projet se trouve dans une lettre écrite par Reeves à Sydney Chaplin et datée du 21 février : « Quand John Stracey était là pour une tournée de conférences, Charlie lui a parlé de l'histoire de Napoléon et il lui a envoyé quelques dialogues, qui semblaient très bons. Je ne sais pas s'il va utiliser cela, mais il dit bien qu'il va faire un film parlant pour Paulette quand ils reviendront, et après, peut-être un autre film pour lui-même, mais bien sûr, vous le savez, il n'y a rien de définitif. »Ensuite, dans une lettre à Reeves du 3 mai 1936, Sydney exprime ce qu'il pense de son frère qui s'attarde sur le projet, et sur le fait qu'il prend trop de temps entre les films. Aussi, dans son rôle habituel de « commentateur européen », Sydney raconte le début d'une pièce à Londres : « En plus de la pièce londonienne, j'ai lu qu'une société à Paris est sur le point de faire un film napoléonien appuyé sur sa vie à SainteHélène, et il y a cent chances sur une que la pièce de Londres devienne un film, il va donc y avoir de la compétition pour Charlie. »Les préoccupations de Sydney sont partagées par Reeves, dans une lettre du 18 mai, bien que Reeves semble plus concerné par les implications de propagande qu'un film sur Napoléon pourrait avoir : « Je crois comme vous, qu'il devrait s'occuper d'une autre comédie de son cru... un film purement comique - un film qui ne pourrait pas être interprété comme étant de la propagande de quelque sorte que ce soit, comme cela a été dans Les Temps modernes. »Ultérieurement, il était clair que Chaplin était prêt à faire une déclaration politique imprudente avec son prochain film et donner libre cours (littérairement et métaphoriquement) à son personnage. Les éléments de comédie de Napoléon, l'expédient narratif de la fausse identité et, plus important, le message pacifiste ont été maintenus et ont amené la construction du Dictateur. Le projet Napoléon fut abandonné durant l'été 1936, quand Chaplin est revenu chez lui après un voyage de quatre mois en Asie du Sud-Est avec Paulette Goddard. La lettre non datée de Chaplin à John Strachey semble conclure l'affaire Napoléon : « Mon cher Strachey, la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt était que, durant mes dernières vacances en Orient, j'ai voulu aller à Londres où je pensais vous voir, mais des affaires urgentes ont surgi quand j'étais au Japon et j'ai été obligé de revenir directement à Hollywood. Depuis, j'ai hésité avec l'idée de faire le Napoléon, mais j'ai différé ce projet pour un temps, afin de faire un film pour Paulette... »Quatre ans plus tard, pendant une conférence de presse pour Le Dictateur, Chaplin rappelait son obsession antérieure, disant à un journaliste : « Chaque acteur a un désir de jouer Napoléon. C'est fini. J'ai joué Napoléon et Hitler et le fou de tsar Paul, tous ensemble dans un même rôle. »* Traduit de l'anglais par Hubert Niogret.CECILIA CENCIARELLI*

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Chaplin comme Charlot

Le Monde
Culture & idées, samedi 30 juin 2012, p. ARH1



Héritages - 1/10 - Chaplin, père du ciné-business - L'Association Chaplin, fondée à la mort du cinéaste par six de ses enfants, protège toujours son oeuvre. L'héritage, considéré comme l'un des mieux gérés du septième art, avait été soigneusement préparé
1. Chaplin, © comme Charlot
Si le vagabond au chapeau melon est une icône connue à Paris, Téhéran ou Bombay, c'est parce que son créateur a, dès l'origine, veillé à garder le contrôle de son oeuvre. Premier volet de notre série d'été sur l'héritage et la postérité de grands artistes du XXe siècle


Il fut un temps où les admirateurs de Chaplin lui reprochaient de « cacher » son oeuvre. Et même de « l'enfermer à la cave ». C'était à la fin des années 1960, à une époque où le cinéaste, bien des années après avoir été chassé des Etats-Unis par le maccarthysme, vivait en famille dans un manoir, en Suisse, à Corsier-sur-Vevey - à quelques kilomètres du lac Léman. Pour ses admirateurs du monde entier, il était alors très difficile de voir ses films. Car jusqu'à sa mort, en 1977, l'artiste contrôla très strictement leur diffusion, raréfiant son image et gardant une main jalouse sur son trésor.Aujourd'hui, ce geste protecteur peut faire sourire : Chaplin est partout. Sa créature burlesque, en guenilles et en moustaches, garde la vivacité d'un jeune homme, inondant salles obscures et salles de classe, bacs de DVD et boutiques de posters, grandes surfaces et Internet. Les hommages tournent en boucle. Ce 29 juin, à La Rochelle, le Festival international du film fête son 40e anniversaire avec une rétrospective Chaplin. Seront projetés dix de ses onze longs-métrages et trois Charlot sur les douze produits par la Mutual, en 1916 et 1917. Le festival Paris Cinéma, du 29 juin au 10 juillet, met également Chaplin à l'affiche, avec Monsieur Verdoux (1947) et Le Cirque (1928).Que s'est-il passé pour qu'un réalisateur invisible devienne populaire ? Plus vivant que jamais outre-tombe ? En vérité, il pourrait s'agir d'un aboutissement. De l'invention d'un auteur par lui-même, le premier du cinéma. Pour comprendre, il faut revenir à 1969. Une copie du Kid est projetée dans une salle, à Paris. Une première depuis la sortie du film, en 1921. Près de cinquante ans d'absence... Chaplin, à cette époque, c'est à la télévision qu'on peut le voir. Cela ne suffit pas à l'Europe des cinéphiles, qui s'est reportée sur Buster Keaton pour en faire le seul génie du burlesque et du muet. Aussi, le 16 avril 1969, le jour du 80e anniversaire de Chaplin, Le Monde publie en guise de déclaration d'amour un appel lourd de reproches. Des institutions et des écoles de cinéma, des associations éducatives et cinéphiles, et même le Conservatoire national d'art dramatique, adressent une supplique à l'artiste, vibrante et amère à la fois : « Pourquoi cacher ces trésors ? Pourquoi avoir créé une oeuvre que nous estimions généreuse, si c'est pour la dissimuler ? A-t-on vu Rembrandt ou Van Gogh enfermer leurs toiles dans leurs caves ? Imagine-t-on Beethoven ou Mozart interdisant que l'on joue leurs symphonies ? » Ce texte sera repris par Pierre Leprohon dans la deuxième édition de son classique, Charles Chaplin, paru en 1970.Accusé de mettre son oeuvre en danger, le cinéaste prétend au contraire qu'il la protège. Et que, avant de penser à la diffuser, il faut la posséder et la contrôler. Avec une ironie certaine, c'est ce qu'il répond à la lettre ouverte du Monde, quelques jours plus tard, dans un numéro de Paris-Match de mai 1969 : « Tout cela est très gentil, j'en prends bonne note, mais si je n'avais conservé mes films avec beaucoup de soin, ils auraient été coupés, mutilés, et je tiens beaucoup à ces films, car je les ai financés moi-même. Et je pense aussi à mes enfants, car s'ils sont un jour ruinés, ils pourront toujours les montrer sous une tente. »Quand il fonde, en 1919, la société de production United Artists avec Mary Pickford, Douglas Fairbanks et David Griffith, Chaplin accomplit un acte commercial mais surtout un geste de modernité. C'est juste avant qu'il n'entreprenne sa série de longs-métrages qui deviendront classiques : La Ruée vers l'or (1925), Le Cirque (1928), Les Lumières de la ville (1931), Les Temps modernes (1936) et Le Dictateur (1940). Pour ces quatre artistes « unis », au sommet de leur gloire, il s'agit d'échapper au contrôle des majors d'Hollywood en train de s'affirmer. Mais il s'agit aussi de défendre les droits des artistes et une certaine idée de l'auteur de cinéma, très inhabituelle alors. Car c'est le producteur, et non le cinéaste, qui détient les droits sur un film, aux Etats-Unis. Cette vision pousse Chaplin à concentrer dans ses mains toutes les étapes créatrices du film. Et c'est ainsi qu'il pose la première pierre d'une oeuvre et d'un héritage. Aussi indépendamment que possible de la ferveur populaire qui l'entoure.Pour Nathanaël Karmitz, directeur général de MK2, société qui distribue aujourd'hui les films de Chaplin dans le monde entier, « il est le premier créateur à industrialiser sa création, le premier à posséder ses studios et à comprendre que la chaîne des droits est essentielle ». Francis Bordat, un des meilleurs spécialistes de Chaplin, ose une comparaison : « Si l'on pense, pour évoquer un autre géant du cinéma américain, que la quasi-totalité de l'oeuvre muette de John Ford a disparu ! Il convient d'admirer chez Chaplin - car c'est aussi en cela qu'il fut un auteur - cette volonté rare de protéger et de continuer à faire connaître son oeuvre. De ce point de vue, il fut aussi, entre autres facettes de son génie, un des pères de la cinéphilie. »Sam Stourdzé, qui a notamment conçu l'exposition « Chaplin et les images » (Musée du jeu de paume, à Paris, en 2005), rappelle que, pour tous ses grands films, Chaplin est à la fois producteur, réalisateur, acteur et compositeur de la musique. Il est bluffé de voir à quel point Chaplin est conscient de ce qu'il entreprend : « S'il y a un héritage chez lui, c'est qu'on a quelqu'un qui contrôle tout. » Dans le cinéma, le cas est très rare, poursuit Sam Stourdzé : « J'ai monté une exposition sur Fellini. Contrairement à Chaplin, il n'y avait pas d'archives unifiées; ce fut incroyablement compliqué. » Autre indice de ce contrôle sur l'oeuvre et même du mythe dont il perçoit les retombées commerciales : Chaplin a fondé lui-même Bubbles Inc., une société expressément consacrée à son image qui gère aujourd'hui les produits dérivés (cartes postales, figurines, objets divers) de Charlot.A la mort de Charlie Chaplin, en 1977, son héritage est d'abord défendu par sa veuve, Oona O'Neill (fille du dramaturge américain Eugene O'Neill, Prix Nobel de littérature en 1936). Cette dernière poursuit la même ligne, très protectrice, voire protectionniste, voulue par son mari. Plutôt que de chercher à diffuser les films, le « bureau » Chaplin qu'anime alors Rachel Ford, véritable business manager du cinéaste depuis les années 1950, dépense son énergie à défendre l'image d'un homme assailli par des rumeurs malveillantes (ses frasques et son goût des très jeunes femmes) et à qui on reproche son supposé communisme en ces temps de guerre froide. « Quand la patronne [Rachel Ford] était absente, je lisais des romans parce qu'il n'y avait rien à faire », se souvient Kate Guyonvarch, qui a commencé à travailler pour le bureau Chaplin comme secrétaire au début 1980.Les riches archives Chaplin dorment alors à la cave, à Corsier-sur-Vevey. Sauf pour Kevin Brownlow et David Gill, auteurs d'un formidable documentaire télévisé, Unknown Chaplin (1983), et pour David Robinson, le biographe du cinéaste (Chaplin. His Life and Art, McGraw-Hill, 1985). Ce dernier souligne l'énergie de Rachel Ford à défendre les intérêts des Chaplin et note que « son obstination à poursuivre la contrefaçon [faisait] l'admiration de Charlie ».Après la mort d'Oona O'Neill, en 1991, les enfants du cinéaste reprennent le flambeau. Six enfants, auxquels devaient s'ajouter « prochainement » certains petits-enfants, sont réunis dans une Association Chaplin, qui a vu le jour à Paris tout en étant régie par le droit suisse. Son objectif est « la protection du nom, de l'image et du droit moral attaché aux oeuvres » du cinéaste et acteur. Un objectif classique. Mais, dans la réalité, l'évolution est spectaculaire. Au nom de la famille Chaplin, Kate Guyonvarch dirige ce nouveau « bureau » Chaplin. Elle le dit avec un certain humour : « Ce n'est pas un genre de club de fans. » Le bureau représente les intérêts de deux sociétés : Roy Export, propriétaire des archives du cinéaste et de celles des studios (photos, correspondance, etc.), et Bubbles Inc., qui gère les droits d'image de Chaplin et le merchandising.Depuis vingt ans, le bureau dessine une politique patrimoniale bien plus dynamique et ouverte sur l'extérieur que par le passé. Mais sans faire n'importe quoi. Sans donner l'impression de vendre une marque ni de polluer l'oeuvre par l'argent. Au point que cet héritage est considéré comme l'un des mieux gérés du septième art. Le résultat ? En vingt ans, Chaplin est redevenu le pionnier du muet et s'est hissé au rang de plus grand cinéaste du XXe siècle. Sa postérité est vivante, ses films sont archi-diffusés, son image est au coeur de la culture populaire.Pour les films, le bureau Chaplin a trouvé en 2001 un accord pour une exploitation mondiale avec MK2, la société de distribution de Marin Karmitz. Au moment même où la cinéphilie se réinvente en DVD et sur Internet, MK2 se lance ainsi dans une grande opération patrimoniale de restauration et de réédition, comparable à ce qui se fait dans les beaux-arts ou en littérature. Pour le cinéma, c'est une première. « Et pour cause, c'est l'art le plus jeune », sourit Nathanaël Karmitz, à la tête de MK2. Dix-huit films sont concernés, de 1918 à 1959. Les précédents sont tombés dans le domaine public, et le dernier film réalisé par Chaplin, La Comtesse de Hongkong, est encore propriété d'Universal. Depuis plus de dix ans, le bureau Chaplin et MK2 ont organisé la ressortie mondiale en salles de certains de ces classiques, ainsi qu'une édition DVD intégrale et soignée. Avec succès. Ainsi, la ressortie en salles du Dictateur en copie restaurée, présenté comme s'il s'agissait d'un nouveau film, a fait plus de 300 000 entrées en 2002-2003.Pour Nathanaël Karmitz, cette réédition des films a permis au cinéaste d'être redécouvert dans certains pays. Comme aux Etats-Unis, où une version restaurée de La Ruée vers l'or est sortie en DVD le 12 juin. « Chaplin était l'un des personnages les plus universels, les mieux connus dans le monde, mais son oeuvre n'était plus accessible. Les gens connaissaient Charlot, nous leur avons fait découvrir Chaplin », résume le directeur général de MK2.Faire redécouvrir les films, c'est l'obsession, aussi, de la famille. En 2001, Josephine Chaplin, l'actrice et fille du cinéaste, confiait au Monde : « Nous sommes horrifiés quand nous apprenons que des enseignants n'ont pas osé montrer un film par peur des obstacles juridiques. Nous sommes là pour que les films soient vus et aimés. » En France, depuis près d'une décennie, les films ont intégré des programmes pédagogiques d'initiation au cinéma dans les écoles, les collèges et les lycées. « Chaque année, ce sont plus de 300 000 enfants qui vont voir Chaplin, hors diffusion DVD », souligne Nathanaël Karmitz. Il existe un effort similaire en Suisse.Le bureau Chaplin réfléchit aujourd'hui avec MK2 à la conception d'« une sorte de coffret d'activités pour les écoles primaires ». Dans beaucoup d'autres pays, des enseignants inscrivent fréquemment les films de Charlot à leur année scolaire. A l'université, le réalisateur est depuis longtemps dans le cycle des séminaires et des colloques. Encore récemment, en 2010, étaient organisées à l'université d'Ohio trois journées d'études.Ces journées sont la preuve qu'aux Etats-Unis, où il tourna la grande majorité de ses films et où il a son étoile gravée dans le trottoir de l'Hollywood Walk of Fame, Chaplin conserve des admirateurs, même si l'oeuvre reste diversement appréciée, sans doute en raison de ses convictions de gauche. Mais c'est au Royaume-Uni, où il est né, où sa statue trône sur le Leicester Square de Londres et où il fut anobli sur le tard, en 1975, que son rayonnement est bizarrement le plus mitigé. « C'est le pays où l'oeuvre de Chaplin est la moins connue », concède Kate Guyonvarch, qui explique : « Oona Chaplin a dit un jour que les Anglais ne pardonneraient jamais à son mari d'être mort «riche, heureux et en Suisse», et que s'il avait été pauvre et malheureux à la fin de sa vie son oeuvre aurait été bien mieux appréciée par ses compatriotes ! »Chaplin fait-il encore recette ? Sûrement, mais difficile d'en préciser l'importance. Le bureau Chaplin refuse de parler d'argent et « ne donne jamais de chiffres ». Mais on a des indices. Les ventes mondiales de DVD de Chaplin se chiffrent en millions d'exemplaires. Des chaînes de télévision en Europe ont programmé des rétrospectives, tout comme une avalanche de salles et de festivals. « La première fois que l'on a rediffusé Chaplin avec Arte pour une programmation de Noël, fait remarquer Nathanaël Karmitz, on a dépassé les 10 % de part d'audience. Je crois qu'il s'agit encore de l'un des trois meilleurs scores de la chaîne. »On a un autre bon indicateur avec les ciné-concerts : un orchestre joue la partition de Chaplin devant l'écran où le film est projeté. Pour ces opérations lourdes, l'Association Chaplin est seule aux commandes. En 2011, leur nombre a doublé par rapport à 2010, une année pourtant déjà faste avec plus de 120 spectacles en France, Allemagne, Suisse, Italie, Luxembourg, Espagne, Scandinavie, Russie, Pologne, Japon, Etats-Unis, Canada... Aux mois de juillet et d'août 2012, une vingtaine de dates sont annoncées dans toute l'Europe - de Montreux à Odessa. Cette hausse n'est pas anodine, car seul Chaplin est moteur d'un phénomène qui n'a rien à voir avec un effet de mode, ou un revival du cinéma des années 1910 et 1920.Autre indice, la cote de Charlot en salles des ventes. En avril, à Los Angeles (Californie), un chapeau et une canne en bambou utilisés par l'acteur pour son personnage ont été adjugés à 100 000 dollars, dont 58 000 pour le seul melon. Lors de la même vente, la toge de Charlton Heston dans Les Dix Commandements ou la veste de Clark Gable dans Autant en emporte le vent ont été cédées à des prix nettement moindres (respectivement 67 000 et 58 000 dollars).En France, l'image de Chaplin demeure excellente et sa réputation sans tache. On donne son nom à des écoles ou lycées, notamment en banlieue parisienne et lyonnaise, à La Courneuve comme à Décines-Charpieu - un excellent indice des valeurs positives, de générosité et de solidarité qui accompagnent une figure publique. Des rues portent son nom à Lille comme à Brest, à Dijon, Villeurbanne, Roubaix, Bourges, Valence, Niort, Roanne, Arles, Villeneuve-Saint-Georges... De même que des centres culturels (comme à Vaulx-en-Velin) et, évidemment, des salles de cinéma. Ainsi, à Paris, deux salles classiques de la cinéphilie de quartier, dans les 14e et 15e arrondissements, anciennement dénommées le Denfert et le Saint-Lambert, sont devenues les cinémas Chaplin - avec l'accord moral de la famille. De la même façon, il existe un Charlie Chaplin Comedy Film Festival, celui de Waterville, en Irlande. Et bien d'autres récompenses, événements et sites portant le nom de Chaplin dont la liste serait fastidieuse.Mais ce sont peut-être les expositions qui témoignent au mieux de la popularité retrouvée de Charlot. Sam Stourdzé, directeur du Musée de l'Elysée, à Lausanne, y conserve depuis peu les archives photographiques de Chaplin : un véritable trésor visuel, qui permet de comprendre à la fois la vision d'un réalisateur et la construction d'une icône. Il avait extrait de ces archives la matière de l'exposition « Chaplin et les images », présentée au Musée du jeu de paume en 2005 avant de triompher dans une dizaine de villes dans le monde; elle tournait encore au Brésil au printemps. Sam Stourdzé affirme qu'« il n'y a pas un pays où cette exposition n'a pas marché ». Le cinéaste a attiré de 100 000 à 300 000 visiteurs dans des musées. « Les parents ont amené leurs enfants, c'était pour eux une occasion de transmettre quelque chose. Après avoir cumulé le million d'entrées, nous avons arrêté de compter. »Cette exposition a profité de l'impulsion donnée par la famille Chaplin à l'exploitation des archives du cinéaste, désormais réparties entre Lausanne pour les photographies et Montreux pour les écrits - deux villes en bordure du lac Léman, à quelques kilomètres de la tombe de Chaplin. L'ensemble des archives est également en passe d'être numérisé par la Cinémathèque de Bologne, en Italie, afin d'être accessible aux chercheurs, mais aussi aux simples admirateurs. Certaines pellicules de films ont également été restaurées par l'institution italienne.Le succès de l'exposition traduit autre chose, une notion déterminante pour la question de l'héritage esthétique. L'oeuvre va largement au-delà des films. « On ne peut mettre de côté la personnalité de Chaplin et l'image de Charlot, tellement emblématiques du XXe siècle », explique Sam Stourdzé. Du vagabond qui crève la faim au dictateur Hynkel, en passant par l'ouvrier dépassé par les cadences infernales, Chaplin est à la fois de son époque et de toutes les époques, moderne et contemporain, confirme Sam Stourdzé. Il est aussi le « petit bonhomme » (the little fellow), le « vagabond » (the tramp), donc un M. Tout-le-Monde qui incarne les masses. D'où un « héritage exceptionnellement tenace », conclut Sam Stourdzé.Le créateur et sa créature furent ensemble la première grande vedette de l'histoire du cinéma. « Madonna plus Michael Jackson », additionne Sam Stourdzé. On l'a oublié mais, il y a près d'un siècle, ce sont des foules ferventes qui l'acclament comme la première célébrité mondiale née d'une culture populaire massifiée. Les hommes politiques, les artistes, les personnalités veulent le connaître à tout prix - pour son plus grand plaisir. Le 9 septembre 1921, quand il rentre à Londres (pour la première fois depuis qu'il est devenu Charlot), Chaplin constate avec une certaine incrédulité « l'hystérie » du public qui l'attend. Il décrit ce retour au pays natal bien des années plus tard dans son autobiographie (Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964). Avec une prose encore saisie par la surprise : « En descendant du train, j'aperçus au bout du quai une grande foule maintenue derrière des cordons et des rangées de policemen. Tout n'était que haute tension, l'atmosphère vibrait. Et j'avais beau être incapable d'assimiler autre chose que toute cette excitation, je me rendis compte qu'on m'empoignait et qu'on me faisait traverser le quai comme si j'étais en état d'arrestation. » C'est un autre trait de génie de Chaplin : avoir su créer un personnage qui, par son triomphe, aurait pu lui échapper, mais qu'il a su maîtriser, notamment avec le merchandising de Charlot.Ainsi, il n'existe pas, à Hollywood ou ailleurs, de parc de loisirs qui porte son nom. En revanche, avec un personnage aussi visuel, comment expliquer l'absence d'un musée Chaplin ? Le succès de l'exposition « Chaplin et les images » montre bien qu'un tel lieu aurait de bonnes chances d'attirer les foules. Il y a bien un projet, mais qui traîne depuis le début des années 2000. Il devrait voir le jour dans le fameux manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où la famille Chaplin emménagea en 1953 et où le cinéaste est mort. Michael Chaplin, fils aîné du cinéaste et d'Oona O'Neill, a été associé au projet dès le début. Mais il n'a pu exprimer son « soulagement » qu'il y a quelques jours, lorsque le canton de Vaud a confirmé un prêt sans intérêt de 10 millions de francs suisses pour soutenir l'opération. Ce Chaplin's World - c'est son nom - devrait ouvrir en 2014, voire 2015. Un moyen de « redécouvrir » l'artiste, pour reprendre le mot de son fils, en recréant son univers esthétique. Le Chaplin's World, qui s'inscrit dans la politique patrimoniale creusée par les ayants droit, est soutenu par les édiles vaudois et une poignée de mécènes, dont Nestlé, l'autre institution célèbre de ce petit coin de la Riviera suisse dont le siège n'est qu'à quelques encablures.Chaplin a un autre atout pour faire scintiller son nom. Et là, il n'y est pas pour grand-chose. Certains de ses héritiers ont repris, à leur façon, le flambeau du spectacle. Logique. Le petit Charles Spencer a embrassé au tout début du XXe siècle la carrière de sa mère, sur les planches. Pour sa descendance, on a d'abord beaucoup parlé de l'actrice de cinéma Geraldine Chaplin, dans les années 1970 et 1980. Puis de Victoria Chaplin et son mari, Jean-Baptiste Thierrée, grands novateurs du cirque. Et voilà que le petit-fils, James Thierrée, par ses spectacles au croisement du cirque, de la performance et du théâtre, est en passe de devenir une des attractions mondiales de la scène. Le voir, c'est faire face avec stupeur à un héritage génétique. Même taille, même corpulence, même allure, même corps caoutchouteux, même sourire, même aura que Chaplin... Mais ce n'est pas Chaplin. Et, pour cela, Jean-Baptise Thierrée est devenu son plus flamboyant héritier.Annonçant la programmation des treize films de Chaplin au Festival de La Rochelle, Stéphane Goudet avait fait dans la provocation : « Dites-moi, les snobs, les las-d'avance, les rabat-joie, pourquoi faudrait-il ne jamais projeter les films de Chaplin ? Déjà vus ? Ni tous, ni par tous, adultes comme enfants. » Il insiste : « On le voit, on le sent, les font-la-moue ont un autre argument : est-ce si bien que cela, Chaplin ? » Oui, c'est bien. George Bernard Shaw disait qu'il était « le seul génie que le cinéma avait donné ». La première vedette de celluloïd, céleste mais surtout terrestre, même près de cent ans après sa création. La preuve ? Il suffit de montrer quelques minutes d'un vagabond à petites moustaches pour que la magie fonctionne comme la première fois. « De 3 à 99 ans », dit Nathanaël Karmitz.

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Rétrospective Chaplin : ses premiers courts-métrages enfin restaurés

Rétrospective Chaplin : ses premiers courts-métrages enfin restaurés

Télérama

Mis à jour le 17/02/2015 à 12h22.

La cane et le chapeau melon : accessoires indispensables de la panoplie Charlot. 

En 1916, après seulement deux ans de carrière, Charlie Chaplin négocie un contrat de 670 000 dollars avec la Mutual Film Corporation pour tourner douze courts-métrages. Une première à Hollywood ! Seul maître à bord, il dispose de son propre studio, d'une totale liberté de création et devient le cinéaste le mieux payé du monde.Véritables laboratoires pour ses futurs longs-métrages Le Kid (1921), La Ruée vers l'or (1925) ou Les Temps Modernes (1936), The Mutuals Comedies, présentées à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé, s'apparentent à des chefs-d'œuvres du genre. Serge Bromberg, président de Lobster Films qui a participé à leur restauration, nous éclaire sur ces films méconnus et pourtant décisifs dans la carrière de Charlot.

Quels facteurs ont poussé Chaplin à dire que « tourner ces films a été le meilleur moment de [sa] vie » ?
Chaplin est une sorte d'Oliver Twist. Il vient des faubourgs de Londres et gamin, il souffrait souvent de la faim. Désormais, à l'âge de 28 ans, il est l'homme le plus célèbre, l'acteur le mieux payé de Hollywood et possède une totale liberté sur le plan professionnel. Cette liberté de création était essentielle pour lui, ne savant pas forcément à l'avance ce qu'il allait tourner. Il pouvait se permettre des folies, se faire construire n'importe quel décor comme un restaurant, un bateau, des grands magasins, puis il arrivait avec sa troupe d'acteurs et tournait sans scénario précis jusqu'à ce que le résultat lui convienne. Il avait la chance de pouvoir modifier ce qui ne lui plaisait pas. Quelque chose d'inimaginable à notre époque !

Comment expliquez-vous que ces courts sont moins connus que ses longs ?
Tout simplement parce que Chaplin n'en était pas le propriétaire. Dans les années 40, 50 et 60, lorsqu'il fait des ressorties, ce sont ses longs-métrages qui sont massivement distribués car il n' a pas les droits pour les courts. Ils ont été achetés dans les années 1930 par une filiale de Pathé qui distribuait les films à domicile et obtiennent moins de visibilité en étant diffusés dans des versions très dégradées. Les restaurations que nous avons entreprises permettent de voir les films comme Chaplin les avait imaginés et ce sont des chefs-d'œuvre.

Qu'est ce qui en fait des chefs-d'oeuvres ?
Chaplin était un acteur, mais avant tout un jongleur, un funambule et un excellent chorégraphe, sa démarche est inimitable. De la construction narrative au choix du montage, tout est parfait dans ses réalisations. Il sait quand le public rit et le temps qu'il faut lui laisser avant le gag suivant. Ses films sont construits comme des horloges et il maîtrise la mécanique du rire à merveille. Avec Buster Keaton, ils sont les grands génies du cinéma burlesque. Des courts-métrages comme Charlot chef de rayon, L'émigrant, ou Charlot le musicien sont des histoires très émouvantes avec très peu de gags. Mais ce sont des histoires d'amour de vingt minutes véritablement conçues pour être des courts. Tous les gens qui font du court-métrage doivent voir ces films.

Les « Mutual comedies » présentent-elles une critique sociale, caractéristique indissociable de ses longs-métrages ?
En 1916, le cinéma n'est pas encore un art prestigieux et ce sont les classes populaires qui s'y rendent donc ces œuvres présentent moins un aspect politique que certains de ses longs-métrages. Cependant, à partir du moment où le personnage du vagabond est introduit en 1915, il caractérise le pauvre, le mal aimé contre le reste du monde. C'est celui qui est délaissé et auquel tout le monde s'identifie et de ce point de vue là, un discours social se développe.

Comment s'est déroulée la restauration de ces films ?
Chaplin a tourné avec trois sociétés différentes. La Keystone Film Company en 1914, la Essanay Film Manufacturing Company en 1915 et la Mutual les deux années suivantes. Ces sociétés ont toutes fait faillite juste après le départ de Chaplin provocant la disparition de tous les négatifs de tirage et les éléments de laboratoire... En 2002, ne disposant pas des droits sur les films, l'association Chaplin, dirigée par ses enfants nous a contacté afin de nous donner le mandat de retrouver et restaurer ces films. Débute un travail de recherche en collaboration avec la Fondazione Cineteca de Bologne et le Film Institute à Londres. Pendant six années, j'ai parcouru toutes les archives mondiales en essayant de réunir les meilleurs fragments disponibles. Cet immense puzzle était devenu le « Chaplin Project » et s'en est suivi un processus extrêmement long et cher. L'ensemble de la restauration, d'un montant global d'environ un million d'euros, a été possible grâce aux trois institutions et aux parrainages de personnalités telles que Michel Hazanavicius, Martin Scorsese ou encore Alexander Payne. Après tout ce travail, ces films ont désormais une nouvelle maison.

Comment se porte la restauration des films en France ?
Le Centre National de la Cinématographie (CNC) mène depuis longtemps une action déterminante dans la sauvegarde du patrimoine qui passe à la fois par le travail des Archives françaises du film et celui de la Cinémathèque française. Il y a dans l'ADN du CNC, une préoccupation constante du patrimoine et depuis plusieurs années un plan de numérisation des œuvres a été lancé. Ce sont des travaux d'une envergure immense, mais décisifs dans la conservation des œuvres. Sur le plan financier, jusqu'à 80% du montant de la restauration se fait sous formes d'aides ou d'avances sur recettes. Les systèmes de financements participatifs sont également importants car ils manifestent l'implication du public pour la restauration des films, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l’immensité du travail réalisé.

Infos pratiques : Cycle de présentation de 12 court-métrages du 18 février au 3 mars, à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé.

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12 février 2015

photo1

colorized-old-photos-28Charlie Chaplin en 1916

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03 février 2015

Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin, sort du silence

 

Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin, sort du silence

Publié le dimanche 04 janvier 2015 à 11h04
Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin sort du silence
Eugène Chaplin: "Papa nous faisait beaucoup rire"Photo MaxPPP/EPA

À l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois, qui revient sur l’enlèvement de la dépouille de Charlie Chaplin, son fils Eugène se souvient de l’événement, qui a marqué son enfance.

Avec quelques kilos de plus et un flegme très helvétique, Eugène est le portrait craché de son père, Charlie Chaplin. À quelques jours de la sortie de La Rançon de la gloire (1), le nouveau film de Xavier Beauvois, qui raconte, sur un mode tragicomique, l'enlèvement de la dépouille de Charlot par deux Pieds nickelés (Benoît Poelvoorde et Roschdy Zem dans le film), ce tranquille sexagénaire, gestionnaire de la fondation familiale avec ses sept frères et sœurs, a accepté de sortir de sa réserve habituelle pour se souvenir de l'événement qui a marqué son enfance.

Charlie Chaplin est mort d'un AVC dans la nuit de Noël 1977. Alors que ses obsèques venaient d'être célébrées à Vevey, en Suisse, où il vivait depuis des années avec Oona O'Neill, son épouse, et leurs huit enfants, un matin, la police helvétique sonne à la porte, et leur apprend que la sépulture a été ouverte et que le cercueil de Charlot a disparu !

Comment votre famille a-t-elle réagi à ce coup du sort rocambolesque ?
C'est arrivé dans les jours suivant son décès. Nous étions encore sous le choc. La police voulait convaincre ma mère de payer la rançon que les ravisseurs demandaient, mais elle craignait, en le faisant, que cela donne l'idée à d'autres malfaiteurs de s'attaquer à nous, ses enfants. La philosophie familiale était plutôt de penser : « Bon, ils ont pris le cercueil et alors ? » Cela n'enlevait, ni n'ajoutait rien à la peine qu'on pouvait avoir de la disparition de mon père. C'était même plutôt dans sa manière, de disparaître ainsi une deuxième fois…

Avez-vous hésité à autoriser Xavier Beauvois à raconter cette affaire, aujourd'hui oubliée ?
J'étais même celui d'entre nous qui était le plus opposé au projet, avant de lire le scénario et de rencontrer Xavier Beauvois. Je ne l'ai d'ailleurs fait que parce que je trouvais élégant de sa part d'avoir pensé à demander notre avis. Il n'y était pas du tout obligé, puisque les faits sont connus de tous et ont été jugés. Il nous a expliqué qu'il concevait son film comme un hommage à mon papa. Ça m'a touché. J'ai vu ses films précédents et j'en ai conclu que, tant qu'à remuer à nouveau ces mauvais souvenirs, autant que ce soit fait par quelqu'un de talent. La fondation familiale s'est réunie pour en délibérer, comme elle le fait sur toutes les affaires concernant l'œuvre de notre père, et, au final, il y a eu une majorité de oui.

Vous avez même autorisé le tournage dans la maison familiale. Ça doit être émouvant de voir reconstitués à l'écran les jours qui ont suivi la mort de votre père ?
Oui, c'est un peu de souffrance. Mais nous avions déjà décidé de transformer la maison en musée pour faire vivre la mémoire de papa et de son œuvre. Aujourd'hui, tout est en travaux, on espère ouvrir en avril 2016. Les visiteurs pourront voir la maison telle qu'elle était lorsque nous y vivions en famille et il y aura un petit bâtiment à côté, dans lequel seront reconstitués l'univers des films de papa et celui de son enfance à Londres. On entrera d'ailleurs par les toits de Londres et on descendra dans les ruelles de ses films…

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Vevey ?
Je me souviens surtout que papa travaillait beaucoup dans son bureau. On nous demandait sans cesse, à nous les enfants, de faire moins de bruit pour ne pas le déranger. La vie était très réglée par ma mère. Tout était organisé et nous mangions à heures fixes. Malgré son immense succès et tout ce qu'il devait gérer, papa passait beaucoup de temps avec nous. Nous regardions la télé ensemble et je le revois s'emporter en écoutant les nouvelles. Je me rappelle aussi de longues parties de foot sur la pelouse - qu'il exigeait toujours impeccablement entretenue. On n'avait pas d'animaux, pour éviter qu'il y ait des déjections.

Votre père vous faisait-il rire ?
Beaucoup ! Quand son frère Sidney était encore en vie et qu'il venait à la maison, ils n'arrêtaient pas de faire des gags et nous étions morts de rire. Même seul avec nous, il ne pouvait s'empêcher de faire le pitre. Un de ses gags préférés était de disparaître derrière le sofa du salon en faisant comme s'il descendait un escalier invisible.

Aviez-vous conscience de ce qu'il représentait ?
Oui et non. La célébrité faisait partie de notre vie, mais nous y étions habitués. Charlot et papa étaient deux personnes différentes pour moi. À Vevey, il vivait tout à fait normalement. Il allait consulter le médecin du village et partait faire les commissions avec ma mère. En fait, il adorait ça. Nous allions à l'école communale comme tous les enfants du coin. Il n'y a que lorsque nous voyagions que les choses étaient un peu différentes. On ne passait pas la douane avec les autres, et des photographes nous attendaient à l'aéroport.

Vous deviez aussi recevoir beaucoup de célébrités ?
Effectivement. Et pas toujours quand on les attendait ! Je me souviens notamment d'une fois où on a sonné à la porte, et c'était Michel Simon. Il tournait un film dans le coin et avait eu le culot de venir sans s'annoncer. Papa l'a reçu avec plaisir et ils ont parlé plus d'une heure. Nous, les enfants, il nous faisait peur : il était déjà fort laid et en plus, ce jour-là, il s'était coupé le visage en se rasant ! Truman Capote venait régulièrement voir papa. Ses provocations et ses manières rendaient mon père fou, mais il admirait son talent d'écrivain. Yul Brynner et Charles Lindbergh habitaient tout près et notre voisin était James Mason. Il est d'ailleurs enterré à côté de mon père…


1. La Rançon de la gloire, de Xavier Beauvois, sortie en salles le 7 janvier.

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04 décembre 2014

Charlie Chaplin était aussi un écrivain (de gauche)

Charlie Chaplin était aussi un écrivain (de gauche)

François Forestier Publié le 29-09-2014 à 18h38Mis à jour à 18h55

"Bolchevique" pour le FBI, interdit de séjour aux Etats-Unis, toujours aux côtés des pauvres, le cinéaste avait écrit un roman sur ses années de misère, jamais publié - jusqu'à aujourd'hui.

Charlie Chaplin ©Bettmann-Corbis Charlie Chaplin ©Bettmann-Corbis

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Le 17 septembre 1952, à New York, l'homme le plus célèbre du monde, Charles Chaplin, monte à bord du «Queen Elizabeth». Direction: Londres, où doit avoir lieu la première des «Feux de la rampe», et que Chaplin désire faire visiter à sa femme Oona.

C'est la ville de son enfance, où il a crevé de misère, où il a vu sa mère devenir folle, et où son père, un comédien alcoolique, a disparu. Il est angoissé: retrouvera-t-il son public, ce public qui l'acclame depuis que le personnage de Charlot est né, en 1914? La mer est calme. Chaplin a déjà d'autres projets. Le paquebot fait bonne route.

Le 19 septembre, deux jours après le départ, la radio du bord reçoit un message: le procureur général des Etats-Unis, James McGranery, vient d'interdire le territoire américain au «susnommé» Charles Spencer Chaplin. Motif: «Avoir fait l'apologie du communisme ou s'être associé avec des organisations pro-communistes.» 

Chaplin, qui habite aux Etats-Unis depuis quarante ans, est simplement viré comme un laquais indélicat. À la manoeuvre, dans l'ombre, J. Edgar Hoover, le patron du FBI, qui hait - d'une haine irraisonnée, maladive, dévorante - le petit vagabond et tout ce qu'il représente. Non seulement Chaplin est de gauche, mais, en plus, il écrit. Impardonnable. Chaplin quitte à jamais «ce pays malheureux».

"Dégénéré"

La politique, l'écriture. Quand Chaplin prend la parole sur des sujets de société, c'est pour défendre les pauvres - il en a été un. Quand il prend la plume, c'est parce qu'il aime les mots, son favori étant: «ineffable». Il a envie d'avoir une action politique, il désire être considéré comme un écrivain. Il n'accomplira aucune de ces deux ambitions.

Deux livres, publiés cet automne, reviennent sur ses tentatives littéraires: «Mon tour du monde», série d'articles écrits en 1932-33 pour le magazine «The Woman's Home Companion»; et «Footlights», unique roman inédit rédigé en 1948, qui servira de point de départ pour son film «les Feux de la rampe» (1952).

Les deux ouvrages sont passionnants: on y découvre les méthodes de travail de Chaplin, sa minutie, sa générosité envers les défavorisés, mais aussi, en filigrane, cette douleur qui ne le quitte jamais, douleur venue d'une enfance terrible, dans des rues froides, des bouges crasseux, des chambres fangeuses. Un malheur ineffable...

Reprenons avec «Mon tour du monde». En 1931, Chaplin a mauvaise presse aux Etats-Unis. Il divorce pour la deuxième fois - divorce sale, scandaleux. Son épouse Lita Grey fait savoir publiquement que son mari lui a demandé de jouer un air de flûte enchantée - un acte obscène et totalement dégradant, signe d'une perversité abominable. Les bonnes âmes sont choquées. Chaplin est, selon la National Legion of Decency, «un dégénéré». Abattu, inquiet aussi de voir que le cinéma devient parlant Chaplin s'embarque pour un voyage de promotion. Il va profiter de la sortie des «Lumières de la ville» pour voir le monde.

Quand Charlie rencontre Gandhi

Le 13 février 1931, il s'embarque sur le «Mauretania». A peine arrivé en Angleterre, Chaplin est invité partout: il rencontre «l'honorable Winston Churchill», évoque «la révolution future», bavarde avec Lloyd George, part sur les traces de son père décédé (qu'il n'a presque pas connu), et, face à des ouvriers qui lui serrent la main: «Je suis l'un d'entre vous», dit-il. A jolly good fellow, donc. Il part en Allemagne.

La crise a frappé de plein fouet: à Berlin, il voit des cohortes de chômeurs, salue Marlene Dietrich, prend le thé avec Einstein, et se rend compte que les nazis sont déjà à l'oeuvre contre les juifs. Or, depuis toujours, Chaplin est soupçonné d'être «de la race maudite». Quand on lui demande «s'il en est», il répond: «Je n'ai pas cet honneur.» 

De retour à Londres, il fait la connaissance de Gandhi, qui n'a jamais vu un film de Charlot, mais qui désire s'entretenir avec lui. Chaplin visite son ancien orphelinat, où, le coeur serré, il distribue des bonbons aux enfants. En France, il boit un verre avec Aristide Briand, «petit homme aux épaules arrondies», va aux Folies Bergère, séduit une danseuse, May Reeves (de son vrai nom Mitzi Müller).

Il fait route pour Bali, où il rencontre le peintre Walter Spies, l'amant de Murnau, le cinéaste génial de «Nosferatu», et file au Japon, où les énervés d'extrême droite le menacent. Pour «The Woman's Home Companion», il écrit: «J'ai vu de la nourriture pourrir devant des gens affamés, des millions de chômeurs sans avenir...» Il joue avec l'idée de faire de la politique. Kate Guyonvarch, directrice de l'Association Chaplin, en est convaincue: «Il songeait réellement à oeuvrer pour le bien de l'humanité.»

Charlot Premier ministre ?

Le 14 octobre 1931, des journaux, dont le «Los Angeles Examiner», annoncent: «Chaplin pourrait quitter Hollywood pour le Parlement.» Pourquoi pas? Rêvons un peu: Charlot Premier ministre du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté... Dans «Mon tour du monde», il réclame pour les travailleurs «des heures plus courtes et un salaire décent». Bon programme.

Les années passent. Chaplin a réalisé «les Temps modernes» et «le Dictateur», deux satires violentes qui le rendent de plus en plus suspect de communisme. J. Edgar Hoover l'a dans le collimateur: en 1942, Hoover a secrètement poussé Joan Barry, une jeune femme déséquilibrée, à faire un procès en paternité contre Chaplin. Celui-ci a démontré qu'il ne pouvait être le père de l'enfant - test sanguin à l'appui. Il a été condamné quand même.

A la fin des années 1940, quand la Commission des Activités antiaméricaines se met en place, Chaplin signe une pétition pour défendre Hanns Eisler, musicien juif autrichien, installé aux Etats-Unis. Autres signataires: Picasso, Matisse, Cocteau, Aragon, Eluard, Louis Jouvet. La presse de droite s'emporte: « Chaplin (faux). La preuve: un article favorable a été publié dans «la Pravda» en 1923... Vingt-quatre ans se sont écoulés? Peu importe!

En 1947, le député John Rankin, soutenu par les Vétérans catholiques, demande la déportation du fourbe. J. Edgar Hoover, au sommet de son pouvoir et de sa folie, compile un dossier de 2 060 pages contre Chaplin. Il note, de sa main «bolchevique».

Cette année-là, Chaplin décide de jeter sur le papier une histoire nouvelle: selon David Robinson, l'auteur de la présentation du très bel album consacré à «Footlights» Chaplin a une idée, née de sa rencontre avec Nijinski, en décembre 1916. Il a été frappé par la mélancolie qui émanait du «danseur des dieux»: «Il avait des yeux tristes, et donnait l'impression d'être un moine en civil.» Quelques mois plus tard, Nijinski a sombré dans la démence...

Au fil des mois, en 1947 et 1948, Chaplin affine son canevas et dicte. Il a constamment un dictionnaire sous le coude, et collectionne les mots nouveaux: «sélénique», «épanouissement», «fanfaronnant». Et, bien sûr, «ineffable». 

Charlie Chaplin rencontre l'Abbé Pierre, à Paris, en 1954 (©Keystone-France)

Charlie Chaplin rencontre l'Abbé Pierre, à Paris, en 1954 (©Keystone-France)

"Soyons francs: il est fini."

La version finale de «Footlights» est brève (l'équivalent de 150 pages). Ce court roman pose déjà les personnages des «Lumières de la ville»: Chaplin y utilise ses souvenirs de misère, ses débuts sur les scènes de music-hall, et tout ce passé hanté par la mort, la déchéance, l'oubli. Il évoque, secrètement, son premier amour, Hetty Kelly, victime de la grippe espagnole en 1918. Et s'inspire de la dramatique démence de sa mère, Hannah Hill, jetée dans l'enfer du pire asile de fous de Londres, Bedlam...

Il passe dans «Footlights» une émotion poignante, une terrible angoisse. Calvero, le clown triste, veut travailler, encore, encore, sous les feux de la scène: «C'est un grand artiste! Donnez-lui une semaine, ici, à l'Empire... - Je ne peux pas. Soyons francs: il est fini.»

Londres, septembre 1952: la première des «Feux de la rampe» a lieu à l'Odeon Leicester Square. La princesse Margaret y assiste. Les Anglais font un triomphe à l'enfant du pays, et sont outragés par la chasse aux sorcières déclenchée aux Etats-Unis. A Paris, Chaplin est reçu à bras ouverts. A Rome, c'est une autre chanson: des militants d'extrême droite jettent des tomates. Tandis que Chaplin prend la décision de s'installer en Suisse, l'American Legion organise, aux Etats-Unis, des piquets pour interdire l'entrée dans les salles où «les Feux de la rampe» est projeté.

Une semaine après sa sortie, le film est retiré de l'affiche. «Je ne désire pas provoquer une révolution. Tout ce que je veux, c'est faire encore quelques films. Ça pourrait amuser les gens...», déclare Chaplin, avant de prendre le chemin du Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où il finira ses jours, loin de J. Edgar Hoover et de ses chiens.

Les deux textes, «Mon tour du monde» et «Footlights», vont être enterrés, pour des années, dans les archives Chaplin, avant d'être exhumés récemment. Les archives, désormais numérisées, recèlent, selon les spécialistes, encore bien des découvertes. La preuve: deux autres livres sont en préparation. L'un, qui sortira en octobre, est une série de planches de photogrammes annotés retraçant les vingt-neuf premiers courts-métrages de Chaplin réalisés en 1914. L'autre, sous la direction de Paul Duncan, sera publié chez Taschen l'année prochaine: «les Archives Chaplin» promet d'être un livre de poids (entre 2 et 3 kilos).

En 1972, après une absence de vingt ans, Charles Spencer Chaplin est invité aux Etats-Unis pour recevoir un oscar. Il hésite, et, finalement, accepte. Le 10 avril, les yeux embués, il reçoit une ovation de douze minutes - la plus longue jamais enregistrée. Vingt-deux jours plus tard, J. Edgar Hoover se verse un verre de Johnny Walker Black Label d'une carafe musicale. Il meurt d'une crise cardiaque en écoutant: «He's a jolly good fellow.»

François Forestier

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24 mai 2014

Chaplin était-il gitan ?

Charlie Chaplin était-il un gitan?

Londres s'est toujours vantée d'avoir donné naissance à deux grands du cinéma: Alfred Hitchcock et Charlie Chaplin. Aujourd'hui, elle risque de perdre l'idole du cinéma muet, celui-même qui a une statue à Leicester Square, lit-on sur le Telegraph.

Matthew Sweet, érudit et historien du cinéma, s'est rendu dans la maison de famille de Charlie Chaplin à Montreux, en Suisse, et a inspecté des archives du comédien conservées dans une cave: des lettres, des coupures de presse, ainsi que des enregistrements de l'acteur en train de jouer du piano.

Mais parmi toutes ces archives, un document a attiré l'attention de l'historien, qui raconte sa découverte sur The Guardian: une lettre qu'un homme nommé Jack Hill a envoyé à Charlie Chaplin.

«Le plus surprenant de tous est un document qui suggère que nous pourrions avoir à réviser nos hypothèses les plus fondamentales sur l'homme derrière la moustache, écrit Matthew Sweet. Après la mort de la veuve Chaplin, Oona, en 1991, leur fille Victoria hérita le bureau de son père. Un tiroir s'obstinait à ne pas vouloir s'ouvrir. Quand finalement le forgeron y parvint, on trouva une lettre manuscrite. Une note amicale d'un octagénaire nommé Jack Hill, qui écrivait de Tamwordh en 1970 et qui informait Chaplin qu'il n'était pas l'un des fils les plus célèbres du sud de Londres, mais qu'il était "dans une caravane [qui] appartient à la Gypsy Queen, qui était ma tante. Vous êtes né à Black Patch, à Smethwick, près de Birmingham"

Chaplin venu au monde dans une caravane de gitans anglais? D'après l'historien, l'hyptothèse n'est pas à exclure.

«Le certificat de naissance de Chaplin n'a jamais été trouvé. Sa mère, Hannah, descendait d'une famille itinérante. Dans les années 1880, le Black Patch était une florissante communauté  Rom dans les banlieues de Birmingham. Il ne faut donc vraiment pas exclure que Chaplin était un “gypsy” du West Midlands

En tout cas, l'idée de réécrire l'histoire de la famille Chaplin n'inquiète pas Michael, son fils aîné, ni la personne qui a attiré l'attention de l'historien sur la fameuse lettre, qui lui a d'ailleurs dit:

«Ça devait être important pour lui, sinon pourquoi l'aurait-il gardée?»

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21 mai 2014

Charlot et la fabulation chaplinesque III

III Les procédés du comique chaplinesque

1 – Le ballet et la structure

A la Keystone, lorsque Chaplin fut à même de composer et de diriger ses films, l’influence de Mack Sennett demeura prépondérante. Chaplin, réunissant des éléments jusqu’alors épars dans les comédies de Mack Sennett, les unifiant dans une suite logique et cohérente, organisant leur diversité, réalisa tout d’abord une quantité d’oeuvrettes composées et rythmées avec autant de précision qu’un ballet. Sauf Charlot rival d’amour dans lequel le personnage humain et douloureux se dessine sous la caricature, les films de Chaplin chez Keystone ne furent que des pantomimes sarcastiques et bouffonnes, des croquis ironiques et moqueurs dont les sarcasmes n’étaient encore dirigées contre rien de particulier qui dépasse l’acte parodié. Les gestes y avaient moins de sens que leur rythme et l’intrigue, qui se résorbait dans le comportement agressif de Charlot, demeurait sans perspectives. Les films de Chaplin chez Essanay sont ses premiers chefs-d’œuvre. La valeur humaine des personnages se dessine et la satire apparaît sous le burlesque des situations. A partir des films chez Mutual, il n’y aura plus d’autre principe directeur que la psychologie des personnages dans la logique de l’action. Mais le rythme du ballet ne disparaît pas pour autant. Ainsi, de simple organisation chorégraphique du geste et de l’action qu’il était au début, le ballet devient la traduction dansée et mimée d’un véritable mouvement interne, l’objectivation lyrique d’un état d’âme. Le ballet crée un Temps et un Espace qui lui sont propres. Charlot semble dominer le réel en agissant sur le « temps du geste » et du même coup, il s’isole du monde en s’isolant dans sa propre durée. Hormis la caricature et la stylisation des personnages et du décor, tout se passe dans un univers clos, replié sur lui-même, hors des dimensions du réel. Ce n’est qu’avec Le Kid et à partir de ses grands films que l’univers de Charlot s’identifiera à l’univers réel. L’ensemble du film désormais obéira au « temps du récit » et plus du tout au « temps du ballet ».

2 – Le rôle de l’objet

Lors de ses débuts, Chaplin fut conduit à utiliser l’objet comme facteur comique mais il parvint très vite à lui donner un sens. Du simple élément gratuit qu’il était au début, l’objet, devenant personnage du drame, en vint à symboliser les forces obscures, les puissances aveugles, tout le côté mécanique et fatal qui s’oppose à la vie. C’est toujours une chose familière, un instrument d’usage courant créé par l’homme pour sa commodité qui, au lieu de le servir, vient empoisonner son existence. Son opposition figure assez bien le retournement diabolique, la vengeance des forces inconscientes qui se libèrent aux dépense de celui qui les utilise. L’objet figure la présence de l’absurde dans l’acte quelconque et en se dressant sans cesse devant Charlot, il devient comme la caricature de son drame. Au thème majeur et tragique de l’Homme qui se heurte à la Société, correspond en mineur la rébellion de l’objet qui se refuse à l’individu. Dès que son rôle est parfaitement au point, l’objet se trouve alors élevé au rang de partenaire. Chaplin, préparant minutieusement son intrusion, jouant en virtuose avec lui, l’utilise alors comme un motif savant, à la fois chorégraphique et psychologique.  La joute avec l’objet devient un véritable duo sous l’aspect d’un ballet-pantomime. L’objet ne devient favorable à Charlot que dans la mesure où celui-ci l’emploie à contre-sens ou l’utilise à des fins qui ne sont pas les siennes. Grâce à une analogie fortuite offerte par une allusion fugitive, l’objet réel disparaît derrière un « imaginaire » dont la finalité se substitue à la sienne. Par l’utilisation différée ou contrariée de l’objet initial, Charlot modifie l’aspect du monde au milieu duquel il évolue. Il parvient ainsi à se soustraire à une réalité qui le blesse en lui substituant une fiction qu’il peut d’autant mieux dominer qu’elle est née de lui. Plus ce qui est suggéré est inattendu, contradictoire, éloigné de l’objet initial, plus l’effet est à la fois comique et poétique. Charlot affirme l’objet dans la mesure où il en est victime. Il le nie dans la mesure où il s’en sert.

3 – L’inversion du geste

Le geste de Charlot souligne bien moins l’utilisation « a contrario » d’un objet quelconque qu’il ne met en relief le comportement du personnage à la faveur de ce contre-sens. Il souligne sa manière, de transformer l’événement à son avantage provisoire, de le nier en lui donnant un sens différent. La substitution de l’objet, l’inversion des gestes et des attitudes ne sont que les modes d’une opération de transfert par laquelle il « néantise » bien moins le monde extérieur « en soi » qu’un instant particulier de ce monde où confluent des circonstances qui le mettent en échec.  Avant d’être un drame social, un drame humain, la tragédie de Charlot est une drame métaphysique. C’est le drame de l’Absolu dans le relatif sous l’apparence d’une tragédie de l’orgueil humilié. Charlot est aussi déplacé parmi les pauvres et les miséreux que parmi les gens de la « haute » ou de la bourgeoisie. Loin d’être un vagabond, au sens social du mot, c’est un déclassé ; mais qui le serait sur tous les plans : moral, social, psychologique et métaphysique. Demeurant toujours hors des contingences, il est le Vagabond du Monde et, sur sa route éternelle, semble reprendre à son compte la tragédie du Juif errant, une tragédie qui serait élevée aux dimensions du monde moderne. 

4 - Le Mimodrame et la danse

Le mimodrame est un ensemble de scènes jouées et mimées par un acteur dont les gestes sont introduits dans un mouvement musical qui en fait une véritable figure chorégraphique. Le mimodrame, dans les films de Charlot, c’est l’acte spontané réduit à l’essentiel ; c’est l’imagination immédiatement gestée, traduite en des attitudes ryhtmées et cadencées. Dans « La cure », Charlot transforme en une fosse de lutte gréco-romaine la séance de massage. Dans Une Vie de chien, Charlot se sert de la queue du chien pour prendre le lait au fond d’une bouteille afin de donner à boire à l’animal. La danse, chez Chaplin, par la transformation qu’elle apporte, bouleverse instantanément la situation et le sens des choses. Mais elle fixe également un instant suprême grâce auquel Charlot atteint la plénitude de son être. Par la danse ou par le geste dansé Charlot « divinise » l’instant, devenant lui-même l’égal d’un dieu comme dans l’extraordinaire danse avec la mappemonde du Dictateur : le tyran, dans l’exaltation de ses ambitions démesurées, jongle avec le monde qu’il tient entre ses mains pour se retrouver stupide, anéanti, déconcerté tel un enfant devant son jouet désarticulé, quand l’univers de baudruche lui a claqué entre les doigts…

5 – Le comique à effet inverse.

De même que Charlot trompe l’adversaire ou l’adversité, de même Chaplin, lui, trompe son public. Mais le public aime à être trompé : la surprise aidant, l’effet comique n’en est que plus puissant. Il s’agit d’entraîner le spectateur dans une direction, de lui faire supposer une raison quelconque puis, par une sorte de surenchère, de substituer à cette raison une raison contradictoire plus forte. Ainsi, au début de l’Emigrant, on voit Charlot de dos sur le pont du navire, penché par dessus le bastingage et faisant des efforts désespérés pour, semble-t-il, rendre son déjeuner à l’océan. L’effet est comique. Mais il se retourne et amène à lui un énorme poisson qui se débat encore au bout de la ligne… Effet doublement risible du fait qu’il s’appuie sur le premier pour le contredire… Ce n’est pas le drame préétabli, la signification préconçue, qui ont appelé les procédés comiques ou l’une quelconque de leurs applications, mais ces procédés et une façon particulière de les utiliser qui ont déterminé la Mythologie.

IV Critique psychologique et critique sociale

Charlot est inexplicable et inconcevable sans la société. L’attitude ontologique de Charlot dépend de sa personnalité innée et la caractérise. Mais sa personnalité acquise est tout entière fonction du milieu social dans lequel il évolue. Ses films, c’est-à-dire l’ensemble, posent donc une critique du comportement et une critique de la société. La satire commence sous les dehors d’une farce où les tartes à la crème remplacent la bastonnade du barbouillé. Dans les Essanay comme dans les Keystone, la psychologie est esquissé, suggérée. Elle est symbolique au lieu d’être vécue. La signification est au-delà des personnages plutôt que dans les personnages. Ceux-ci sont moins importants que leurs actes. La partenaire féminine n’est là que pour équilibrer l’action et les avatars de Charlot amoureux de Mabel ne sont encore que la caricature des sentiments non ressentis, la parodie d’un acte saisi par ses travers et ses ridicules. Pourtant dans Charlot dans le parc il y a un soupçon d’amertume qui donne à la farce un ton plus caustique. Charlot ne se contente plus de singer le flirt et ses conséquences, il en souffre, il en est victime. Il est impuissant devant la loi, devant cette barrière qu’il y a entre « elle » et « lui » et qu’il ne peut franchir parce qu’il est pauvre. La satire sociale se laisse deviner derrière des caractères stéréotypés auxquels la caricature redonne une vérité agressive. C’est dans Charlot apprenti que la critique sociale se découvre pour la première fois. Charlot est employé à coller du papier peint dans une villa. La maîtresse de maison, venue jeter un coup d’œil sur le travail des ouvriers, ferme à clef les armoires et les meubles de la pièce. Ce que voyant, Charlot, refusant de prendre pour lui cette précaution insultante, se précipite sur son porte-monnaie abandonné dans un coin, compte l’argent pour voir s’il ne lui manque rien, l’empoche et ferme ostensiblement la poche de son pantalon avec une épingle de sûreté…

L’usurier est peut-être le chef-d’œuvre de la série Mutual. Tous les personnages de cette galerie représentent une classe sociale saisie sous son aspect le plus typique et le plus caricatural : le vieux brocanteur juif, méticuleux, bougon et grippe-sou, l’employé timoré, l’escroc avantageux et fanfaron, la femme du peuple qui n’a pour tout trésor que son bocal à poissons, le type ahuri qui veut engager son réveil, le cabotin de 10è ordre qui vient pleurer misère avec des gestes emphatiques et déclamatoires. L’humour, l’ironie, la satire se conjuguent, menés à la cadence d’un ballet.

Dans l’Emigrant et dans Policeman, la critique sociale hausse le ton et prend de l’envergure. Il y a les scènes de bateau, la promiscuité des émigrants, voleurs et volés, déclassés de tous poils ; la misère suante et crasseuse tenue sous le regard inquisiteur du commissaire de bord. Et pour couronner le tout, ce raccourci saisissant : on arrive en rade de New-York et le navire passe devant la statue de la liberté qui symbolise l’espoir de tous les malheureux. Mais, à peine a-t-on franchi le cap, que les commissaires à l’immigration grimpés sur le pont encerclent les émigrants et les enchaînent pour contrôler un à un l’identité des postulants. Le Policeman est sans doute la satire la plus violente que Chaplin ait réalisée sous une forme caricaturale en attendant le Dictateur. Charlot, vagabond tombe amoureux de la fille d’un pasteur et se résout à travailler en devenant policier. C’est encore le meilleur moyen de n’être pas inquiété par eux. Il est chargé de faire respecter la loi dans la rue la plus mal famée du quartier. Il est fait prisonnier par des nihilistes mais drogué par inadvertance, il écrase ses adversaires. Il finit avec la belle. Jamais encore les institutions, les lois, les principes moraux, les catéchistes n’avaient été moqués avec cette sarcastique virulence. La raillerie de ceux qui croient maintenir l’humanité dans le droit chemin avec les versets de la bible et la peur du gendarme s’y étale à plaisir. A partir d’une Vie de chien, l’ascension de Charlot va être une intériorisation de son caractère, une identification de l’être à tout ce qu’il représente. Sa souffrance devenue lucide en fera un personnage concret, adhérent à la vie. Après avoir pris conscience des « autres » il va prendre conscience du milieu dans lequel il agit, s’opposer moins aux individus qu’aux structures sociales pour s’y intégrer peu à peu tout en s’y heurtant. La scène du bureau de placement dans une Vie de chien montre toute la tragédie de l’homme seul et misérable et qui essaie vainement de lutter contre la fatalité.

Dans Idylle aux champs, la poésie n’empiète jamais sur l’observation psychologique qui demeure à la source de toute émotion, fut-elle lyrique. Charlot, pauvre, veut se hausser au-delà de ses capacités pour triompher du rival heureux. Il y a aussi quelque coups de griffe : le patron lit la bible et va à l’église tous les dimanches. Il y fait des sermons. Mais il rudoie son domestique et traite le monde sans charité. Dans The Kid, Charlot se dresse contre la société toute entière, contre tous les « autres » pour défendre son gosse. La lutte épique engagée avec le policeman, avec le costaud du quartier, avec les employés de l’assistance publique, déborde de pitié et d’émotion. Véritable poème d’amour et de tendresse où les sentiments sont aiguisés, fortifiés par le misère et le malheur, le Kid laisse voir à quel point cette misère peut donner une sensibilité d’écorché à ceux qui le subissent. De plus en plus, les films de Chaplin deviennent de véritables tragédies. De victime du destin Charlot devient victime de la société ; de martyrisé, il devient martyr. Le monde symbolique de Charlot  a éclaté pour s’identifier au nôtre. C’est pourquoi les critiques contre Chaplin deviennent plus agressives, les campagnes plus concertées. On lui pardonnait de s’attaquer à un monde figuré qui n’atteignait pas la réalité vraie. Maintenant cela ne va plus. Charlot devient impossible et les puritains sauront le lui faire voir. Le Pèlerin lui vaudra la haine de tous les faux dévots. Le Pèlerin est un film anticlérical radical qui raille les pasteurs et les dévots. Rites et fidèles sont rejetés dans un monde absurde, réduits à une existence d’objets ridicules et presque obscènes à force d’être privés de sens. Mais Charlot n’a pas le sens du sacré parce qu’il est au centre même du sacré et pas du tout « en dehors ». Tout chez lui consacre le réel. A la fin du Pèlerin, Charlot est conduit à la frontière par le sheriff. Il hésite et marche à cheval sur la ligne de démarcation, un pied aux Etats-Unis, un pied au Mexique. C’est le symbole même de son « être » et de sa pensée tandis que la route qui termine si souvent ses films est le symbole de son « état ». Son état réel de vagabond, d’éternel errant. Charlot ne veut ni de la sécurité et des conventions des Etats-Unis ni de la liberté et de l’insécurité du Mexique. Ce sera tantôt l’un, tantôt l’autre, au mieux des circonstances.

La Ruée vers l’or diffère d’avec les films précédents en ce sens que les perspectives tragi-comiques sont dans l’homme plutôt qu’au delà, dans sa condition humaine plutôt que dans sa condition sociale. Charlot est « désocialisé » et dépaysé, véritablement perdu. La Ruée vers l’or est moins la tragédie d’un homme que celle du désespoir et de l’inanité des efforts humains qui s’enlisent dans l’absurde. La fin du film moque la fin heureuse de bien des films, parce qu’elle ironise sur le drame mais encore et surtout parce que l’ironie est à son comble lorsqu’ayant revêtu ses anciennes frusques pour les photographes Charlot dégringole au bas d’un escalier et retrouve Georgia qui, croyant qu’il voyage sans billet, s’offre à le payer pour lui. Elle a de la pitié pour lui maintenant qu’il est riche alors qu’avant elle était indifférente à son malheur. Avec le Cirque, Charlot, dans son rôle de clown malgré lui retrouve le comique jaillissant des « Essanay » et des « Mutual » qui débouche sur la détresse et l’angoisse. Tout comme dan La Ruée vers l’or, il ne s’agit plus de se maintenir dans la société tout en s’y refusant mais de se maintenir devant la vie et devant soi-même ; de dominer sa propre détresse.  Après avoir pris conscience de son drame Charlot prend aujourd’hui conscience de son destin. Il ne croit plus au bonheur et sait que les choses ne sont belles qu’autant qu’elles sont impossibles. Alors, renonçant à la joie, il se replie dans la solitude, ne trouvant qu’en elle seule la vérité qu’il poursuit. Et la solitude lui devient moins amère, seul refuge dans un monde qui n’est pas fait pour lui.

Dans le Cirque, chaque fois que Charlot agira selon son état de clown il sera un clown pitoyable. Il ne redeviendra comique que lorsqu’il réagira selon son être, déclenchant des effets qu’il n’aura pas voulus… Dans ce film c’est la première fois qu’une femme ne l’abandonne pas. Quand Charlot est renvoyé du cirque  pour avoir défendu Merna, qui s’est enfuie, celle-ci lui demande s’il peut la prendre avec lui. Merna est amoureuse d’un autre mais avec une peu de volonté et un amour sûr de lui Charlot eût entrainé la jeune femme avec lui. Mais Charlot sait que Merna est amoureuse de l’équilibriste et qu’il a pour destin la solitude. Il sait que pour lui le bonheur n’est pas de ce monde.

Dans les Lumières de la ville, l’admission de Charlot par la société ne repose que sur un malentendu. Il sait que l’aveugle en aime un autre qu’elle prend pour lui et que le millionnaire ne lui prodigue son amitié que parce qu’il est ivre. Charlot se lance à corps perdu dans l’illusion qui le berce.  Lorsque Charlot ne se contente d’un mirage, l’illusion crève comme une bulle de savon. Il n’a pas le courage de ménager la cécité de la jeune femme. En rendant la vue à l’aveugle il lui tend l’arme qui le condamne. Le cheminement du film est à l’inverse du cheminement des autres. Au lieu de partir du réel pour s’en évader, il part du rêve, de l’illusion pour retomber dans le réel et trouver une fin sans issue, le plus tragique possible, celle de l’homme qui est au bout du désespoir. Quand Charlot rencontre l’aveugle, il comprend la confusion qu’il a créée à cause de la voiture d’un riche dont la portière est claquée derrière lui mais il regarde quand même la jeune femme et devine une promesse de bonheur : un rêve lui tend les bras qui sera son rêve à elle aussi. Il n’aura pas le courage de le briser. Et c’est ainsi que naît entre eux un sentiment commun accordé sur une erreur. Il n’aura pas le courage de le briser. Et c’est ainsi que naît entre eux un sentiment commun accordé sur une erreur.

Dans Les Temps modernes, Charlot se trouve pris tout entier, happé par cette machine terrifiante qu’est l’organisation sociale. Mécanisée, organisée au bénéfice du capital, elle dépersonnalise l’individu, en fait des numéros interchangeables soumis à une discipline également mécanique et aveugle. L’objet créé par l’homme pour sa commodité, et qui se révoltait devant Charlot, est devenu cette machine monstrueuse créée par l’industrie pour accroître la production bien plus que pour seconder l’homme qu’elle écrase en lui imposant son rythme. L’automatisme du geste secoue Charlot de tics nerveux, à tel point qu’il doit être emmené à l’asile pour un temps. Ensuite il se retrouve au chômage. LA seule clémence de la société c’est encore la prison qui devient pour Charlot un havre de repos et de paix, à défaut du bonheur impossible. Du moins a-t-il le gîte et la pitance avec encore la liberté de penser. Puis il rencontre la gamine et trouvera avec elle le bonheur au moment où il ne l’attendait plus. Il l’accepte sans y croire. La gamine n’est pour lui qu’une camarade. Ils s’assistent mutuellement et se comprennent. Cette fois Charlot n’est pas seul à la fin. Ils sont deux qui se tiennent par la main et ils s’éloignent vers des lendemains aussi fragiles que leur rêve.

Avec le Dictateur, la comédie ne pouvait se référer qu’à du burlesque. D’où cette bouffonnerie qui situe le dictateur au rang des fantoches de la Keystone et retrouve le style « ballet » des Essanay, voire le burlesque des tartes à la crème sous une figuration transcendée par l’ironie et la satire. Charlot est simplement l’être humain et sensible qui s’oppose au monde mécanisé et systématique du fantoche. Le Dictateur joue perpétuellement sur deux plans antagonistes : un plan ironique et poétique qui est celui de Charlot, un plan satirique et burlesque qui est celui de Hynkel, l’un et l’autre se compénétrant dans une harmonie discordante et d’où Chaplin tire des effets parfois insolites qui n’ont pas été sans déconcerter le public habitué à des harmonies plus souples. On passe continuellement d’un plan à l’autre selon deux rythmes contradictoires, l’un mécanique, saccadé, heurté, et l’autre, souple, nuancé, musical, avec une aisance qui atteint à la plus haute maîtrise. Le sens de son discours c’est : il faut que l’homme retrouve sa conscience profonde. Le grand courant d’amour générateur, riche de vie universelle et d’humanité compréhensive que la société s’était chargée de dissimuler. Dans cette lutte contre la tyrannie, le triomphe de Charlot ne sera évidemment pas le fait d’une volonté tendue, le résultat d’une lutte ouverte contre le dictateur mais sera le fait d’un hasard qui, pour une fois, le favorise. Charlot, mettant alors cet avantage à profit, se réalise enfin et se confond avec son auteur… Ce n’est pas la moindre ironie que ce soit justement Charlot, jusque là victime de la société, qui venge cette société du tyran qui l’opprime. Pour parodier Hitler, Charlot invente une sorte de néo-langage formé d’un mélange de yiddish, de judéo-allemand et de cockney, le tout volontairement incompréhensible, traduisant, par une suite de sons gutturaux et d’onomatopées, non le sens mais l’esprit, non la pensée mais la force, la rage qui animent cette pensée.

Jean Mitry pense qu’il y a plus de signification humaine, plus de perspectives philosophiques dans le moindre geste de Charlot – fut-ce un coup de maillet sur le crâne ou une banale tarte à la crème – qui dans toutes les paroles réunies du dictateur, de Calvero et même de Monsieur Verdoux. Pour lui, Charlot, c’est le langage visuel fait homme.

V Saint Charlot, Esquire

Charlot n’est pas chrétien. Et pourtant sans églises et sans lois, il se présente à nous comme une manière de « saint » parce que c’est un être qui, sans s’évader des difficultés et des invitations de la vie, vit sa destinée comme accomplie. Charlot a dépassé la vérité humaine pour atteindre à la vérité du Mythe. Mais il a, du même coup, dépassé la condition humaine pour s’élever à la conditions des héros sanctifiés par leur héroïsme. Un saint laïque ne peut être qu’un révolté et il n’atteint ce haut degré que pour avoir vaincu ou s’être accompli contre tous. Charlot, c’est l’héroïsme d’être soi. Charlot Juif errant, Charlot Messie, Charlot christ ne peuvent être que les suggestions d’une référence juive. Personnage cherché aux sources du génie juif, Charlot y trouve la genèse d’une persécution qui ne cesse pas et qui, insistante à chaque tournant de son aventure, le définit.

Le désir de puissance et de grandeur de Charlot est né dans le regard qu’un enfant pauvre posa sur le monde éblouissant des riches un jour qu’il allait livrer le travail de couture accompli par sa mère malade

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