Chaplin : une vie.

04 novembre 2017

Chaplin sa vie, son art (David Robinson)

chaplinvie

 

Ce livre constitue la biographie de référence sur Chaplin et est complémentaire de son autobiographie. Il a été publié 20 ans après l'autobiographie de Chaplin. Le récit de Chaplin est précis et fidèle, mais pas toujours complet.

Des pans entiers de son autobiographie sont délibérément omis. Donc David Robinson couvre ces manques grâce aux archives de Chaplin auxquelles il a eu accès.

Chapitre 1: une enfance londonienne.

Le nom des Chaplin laisse supposer qu'ils descendaient des huguenots installés dans l'est de l'Angleterre.

Les parents de Charles Chaplin s'appelaient Charles Chaplin senior et Hannah Hill. Hannah donna le jour à un garçon et l'appela Sydney John, le 16 mars 1885. C'était le demi-frère de Charlie. Ses parents se marièrent moins de 14 semaines après la naissance de Sydney. Ses parents étaient chanteurs de music-hall. La carrière d'Hannah fut brève et peu glorieuse. Elle ne se produit jamais que dans des petits music-halls de province. Son nom de scène était de Lily Harley. La carrière du père de Charlie avait commencé plus lentement que celle d'Hannah, mais ses progrès étaient plus prometteurs. Il commença comme mime puis chanteur dramatique de composition. Charlie Chaplin naquit le 16 avril 1889 mais il n'existe pas de documents officiels sur cette naissance, ce qui a plongé les biographes dans les pires tourments.

Les parents de Charlie, artistes de music-hall constamment en tournée avaient dû oublier cette formalité. Au début de sa gloire cinématographique, Chaplin raconta qu'il était né à Fontainebleau, en France-sans doute l'un de ces contes merveilleux que Hannah s'ingéniait à raconter à ses fils pour égayer leur existence. Plus tard, Chaplin affirma être né dans East Lane, à Walworth, à l'angle de Brandon Street, où était né Sydney. Le père de Chaplin était alcoolique. L'alcool constituait le mal endémique des music-halls.

Quand ils n'étaient pas en scène, les artistes avaient obligation de se mêler au public du bar pour les pousser à la consommation en donnant eux-mêmes l'exemple. En 1890, le père de Chaplin allait pourtant de succès en succès. Il se produisit à New York. Le voyage en Amérique amena, semble-t-il, la rupture définitive entre les époux Chaplin. Hannah avait un nouveau compagnon à l'automne 1891.

C'était un chanteur, Leo Dryden, de son vrai nom George Dryden Wheeler.

Le 28 novembre 1891, Hannah mettait au monde George Dryden Wheeler, le fils de Leo Dryden et le demi-frère de Charlie. À cette époque, Hannah et ses fils vivaient encore dans une certaine aisance grâce aux engagements d'Hannah (selon Charlie) mais plus probablement grâce à Leo. Durant un an ou deux Hannah et Leo auraient vécu comme mari et femme mais Charlie et Sydney n'ont conservé le moindre souvenir de Leo.

Au printemps 1893, Dryden entra chez Hannah et emporta le petit George. L'enfant allait disparaître de la vie des Chaplin pendant près de 30 ans. Hannah se mit à boire, subsistant grâce à de vieux vêtements qu'elle vendait.

En février 1893, elle fut envoyée au centre d'accueil de Newington et de là transférée au dispensaire. Elle tenait des discours décousus et contradictoires. On la déclara folle et elle fut internée à l'asile municipal de Banstead. Sa folie était due à l'alcool et aux soucis.

Mary Ann, la grand-mère maternelle de Charlie vécut elle aussi à l'asile de Banstead. Hannah n'avait aucun moyen de subsistance car Leo était sorti de sa vie et Charles ne lui versait aucune pension.

Elle réussit à se faire engager au Canteen à Aldershot pour chanter.

Mais sa voix s'était détériorée et un soir de 1894 Charlie la remplaça et chanta une chanson qui décrivait la consternation des anciens partenaires d'un marchand ambulant qui venait d'hériter et qui les traitait avec des grands airs. Son interprétation lui valut un franc succès et le public jeta des pièces sur la scène. Charlie annonça qu'il reprendrait la chanson quand il aurait ramassé l'argent ce qui lui valut de nouveaux applaudissements et de nouvelles pièces. La situation financière d'Hannah était désespérée mais elle donnait de la gaieté et des menus plaisirs à ses fils : le spectacle de comédie hebdomadaire et les harengs fumés au petit déjeuner. C'est Hannah qui enseigna la pantomime à Charlie. Elle observait les gens et illustrait ce qu'elle voyait avec ses yeux et l'expression de son visage.

En 1895, Hannah tomba malade. Elle souffrait de maux de tête. Elle fut admise, le 29 juin, au dispensaire de Lambeth où elle resta un mois. Le 1er juillet, Sydney entra à l'hôpital puis fut transféré à l'école de Norwood West où l'on s'occupait des enfants pauvres.

Charlie fut installé chez les Hodges (une branche de sa famille). Il fut inscrit à l'école d'Addington road mais n'y resta qu'une semaine ou deux et ne bénéficia jamais d'une période de scolarité prolongée.

Charlie et Sydney furent ensuite admis dans un centre pour enfants pauvres. Charles Chaplin senior dut comparaître devant le comité de secours du district. Il accepta de prendre Charlie mais pas Sydney qui n'était pas son fils. Hannah intervint car elle ne voulait pas que ses fils puissent habiter avec Charles senior alors qu'il vivait avec une autre femme. Charles s'engagea à payer une personne pour les enfants mais ne le fit pas. Les enfants furent placés à l'école de Hanwell. C'est là qu' en 1896, Charlie attrapa la teigne.

Mais la vie l'école était saine. Les garçons se souvenaient surtout avec horreur des châtiments hebdomadaires infligés à la canne par le « capitaine » Hindam, le maître d'exercice de l'école.

Charlie et Sydney avait tissé, à cette époque, des liens très étroits qui ne se rompirent point de toute leur vie. Charlie allait être momentanément privé de la protection de son frère qui, en novembre 1896, fut transféré sur le navire école Exmouth.

Les deux garçons restèrent dans leurs institutions respectives durant toute l'année 1897. L'Assistance Publique recherchait le père de Charlie, qui refusait de payer toute pension, pour l'arrêter. C'est le frère de Charles senior, Spencer, qui assuma les arriérés de paiement. Mais l'Assistance Publique décréta que les deux garçons devaient vivre chez leur père. Un avis de recherche fut lancé et cette fois Charles senior dut payer sa dette mais se déchargea de toute responsabilité future sur Hannah et demanda que les enfants lui soient confiés. En janvier 1898, Charlie rentra chez sa mère et Sydney les rejoignit le même mois. Mais leur mère fut transférée à nouveau au dispensaire.

Une semaine après l'enterrement de leur mère, Sydney et Charlie furent renvoyés à Norwood et confiés à leur père. Charlie avait un autre demi-frère, fils de Charles et de sa nouvelle compagne Louise. Louise était maussade et rancunière. Les garçons durent rester deux mois chez leur père avec cette ambiance lourde. La maladie de Hannah connaissait des périodes de rémission. Elle récupéra ses enfants fin 1898. Charles senior payait la pension. Hannah était retournée à la couture. Le 25 novembre 1898 fut le dernier jour que Charlie passa  à l'école de Kennington. Il était sur le point de devenir un acteur professionnel. Il fut découvert par William Jackson, le fondateur de la troupe des Eight Lancashire Lads.

En réalité, c'est le père de Charlie qui avait incité Jackson à engager Charlie. Charlie continua sa scolarité mais de façon épisodique. Charlie faisait des claquettes. Ses débuts eurent lieu au théâtre royal de Manchester. Il imitait un artiste anglais célèbre, Bransby Williams dans « The Old comedy shop ». Mais sa perruque de vieillard lui allait mal et son murmure inaudible exaspérait le public. Charlie continua de tourner avec les huit gars du Lancashire en 1899 et 1900. Charlie joua les chats et les chiens dans un spectacle intitulé Cinderella joué dans une énorme salle, l'Hippodrome.

Il y rencontra Marcelin, un clown français qui fut l'attraction de l'Hippodrome pendant plusieurs années sous le titre « Continental August ». Charlie ne l'oublia jamais. Charlie quitta les gars du Lancashire parce que William Jackson en avait assez de la présence de sa mère en coulisses et de ses reproches continuels sur les pâleurs de son fils.

À cette époque, Hannah dut recueillir son père malade avant qu'il ne soit admis à l'hospice. Sydney décida de partir en mer en 1900 comme-steward à bord du Norman.

Il envoya de l'argent à sa mère pour qu'elle s'installe avec Charlie dans deux chambres sur Chester street.

Le père de Charlie mourut le 9 mai 1900 à cause d'une cirrhose du foie.

Peu avant, Charlie avait vu son père qu'il embrassa pour la première fois de sa vie. Le 31 mai, Sydney débarqua et donna sa paye qui assura un bon été à sa mère et à Charlie. Charlie abandonna l'école et vendit des fleurs pour gagner un peu d'argent. Il fut assistant chez un banquier, garçon de course chez un droguiste, réceptionniste dans un cabinet de médecins puis groom dans un hôtel particulier. Il fut renvoyé car trouvé par la maîtresse de maison dans la cave en train de jouer du cor avec un tuyau d'écoulement. Il fut chargé de nourrir l'énorme presse Wharfedale chez l'imprimeur Stakers. Il fut fripier.

Charlie fabriqua des jouets à partir de vieilles boîtes de chaussures avec deux Écossais puis se mit à son compte en réalisant des petits bateaux.

En 1903, Hannah devint folle. Charlie du l'amené au dispensaire.

Puis elle fut internée à l'asile de Cane Hill. Charlie se lia avec des garçons qui gagnaient leur vie en coupant du bois. L'un d’eux l'invita au poulailler du South London Music-Hall de Lambeth où l'on jouait Early Birds, un grand succès de Fred Karno. Tel fut le premier contact de Charlie avec la compagnie qui allait le voir accéder à la gloire.

Sydney rentra et décida qu'il ne partirait plus.

Chapitre 2 : le jeune professionnel.

À 14 ans, la chance tourna presque brutalement pour Charlie. Il se présente à l'agence théâtrale Blackmore. Il fut envoyé dans les bureaux de Charles Frohman. Le régisseur de Frohman, C. E. Hamilton engagea Charlie pour jouer le rôle de Billy le groom dans Sherlock Holtmes de William Gilette.

M. Hamilton apprit à Charlie qu'il pourrait décrocher un autre rôle dans « Jim, a romance of Cockaysse ». Son auteur H. H. Saintsbury jouait Sherlock Holtmes et écrivait des pièces. Il se prit de sympathie pour Charlie et lui confia le rôle immédiatement. Mais la pièce ne marcha pas, elle ne fut jouée que du 6 juillet au 18 juillet 1903.

Avec l'argent gagné pour son rôle dans Sherlock Holmes, Charlie s'acheta un appareil photo et en tira profit en devenant photographe de rue à temps partiel. « Sherlock Holmes » rencontra le succès et Charlie voyage dans tout le Royaume-Uni. Pendant ce temps, Sydney était devenu barman. Mais Charlie lui trouva un rôle et ils jouèrent ensemble. Hannah eut une nouvelle période de rémission et sortit de l'asile le 2 janvier 1904. Quand ils s'installèrent avec leur mère pendant l'été 1904, les frères regrettèrent les avantages de leur vie de tournée.

Puis Charlie reprit son rôle de Billy et Sydney s'embarqua à nouveau. Ce fut durant ce voyage que Sydney découvrit ses dons de comédien en solo. En mars 1904, Hannah replongea dans la folie.

Elle retourna dans l'asile de Cane Hill. Elle ne devait jamais recouvrer la raison.

Charlie resta sans travail pendant 15 semaines puis repris la tournée Sherlock Holmes avec une nouvelle troupe. Puis Gilette revint à Londres et proposa le rôle de Billy à Charlie pour une nouvelle pièce «The Painful Predicament of Sherlock Holmes » mais la pièce ne connut pas le succès et s'acheva le 14 octobre 1904.

Charlie reprit son rôle dans la pièce inusable « Sherlock Holmes » et tomba amoureux de Marie Dora, jeune actrice de 23 ans qui jouaient le rôle de Mrs Faulkner.

Deux jours après la première de « Sherlock Holmes », Charlie reçut une place pour assister aux funérailles du grand acteur Sir Henry Irving à l'abbaye de Westminster.

Tous les grands d'Angleterre étaient présents.

Chaplin réussit à faire publier son nom dans la première édition du Green Room Book ou Who's Who on the stage. Cet ouvrage présentait l'aristocratie de la scène Édouardienne. Sans doute, Charlie aurait-il pu continuer une carrière dans le théâtre traditionnel si un mouvement d'orgueil ne l'en avait éloigné. M. et Mrs Kendel cherchaient un jeune acteur pour une tournée mais Charlie répondit qu'il ne pouvait rien accepter hors de Londres. Après quoi il n'obtint pas de rôle. Sydney lui en trouva un pour un sketch « Repairs » écrit par Wal Pink écrivain et dramaturge populaire. C'était l'histoire d'une équipe de peintres, de poseurs de papier et de plombiers aussi maladroits les uns que les autres. Charlie jouait l'assistant du plombier.

Le 9 mai 1906, Charlie quitta la troupe et son rôle fut repris. Il joua dans le «Casey’s cours circus » présenté comme « les idées d'un gamin des rues pour monter un cirque ». Le sketch incluait de nombreuses imitations burlesques de célébrités du music-hall.

Charlie imita le « Dr » Badie, escroc, illusionniste qui prétendit avoir guéri 900 cas de paralysie. À la fin de la tournée du Casey’s cours circus le 20 juillet 1907, Chaplin quitta la troupe. Sydney avait trouvé un emploi régulier chez Fred Karno et aida Charlie qui était sans emploi.

Charlie décida de travailler un numéro en solo de comédien juif. Il joua ce rôle un soir mais il réalisa que son texte était pauvre et antisémite. Son maquillage et son accent étaient mal calculés pour le public majoritairement juif du voisinage. La première et unique représentation fut un désastre. Charlie dut fuir le théâtre sous les huées. Cette expérience cauchemardesque contribua très certainement par le dégoûter définitivement du théâtre et du music-hall. Ce fiasco ne l'avait pas complètement abattue puisqu'il écrivit un sketch comique, « The Twelve Just Men », inspiré d'une adaptation pour la scène de son ami Saintsbury, «The Four Just Men ». Ces 12 hommes composaient un jury délibérant sur une affaire de manquement à une promesse. Les débats étaient compliqués par la présence d'un sourd-muet, d'un ivrogne et d'autres personnages invraisemblables.

Chaplin vendit son sketch et fut engagé pour le mettre en scène mais le commanditaire se retira de l'affaire. C'est Sydney qui annonça la mauvaise nouvelle aux comédiens. Quand il dirigea son propre studio, Chaplin, incapable d'annoncer lui-même une mauvaise nouvelle, renvois ou réprimandes, s'en déchargea toujours sur des intermédiaires.

Chapitre 3 : avec le gouverneur.

Au début du XXe siècle, les sketches comiques constituaient la base des spectacles de music-hall. La troupe des Silent comedians de Karno surclassait toutes les autres. La pantomime, considérée au sens le plus large, avait été stimulée par les lois du XVIIIe siècle qui interdisaient les dialogues sur toute scène à l'exception des deux théâtres royaux, les établissements qui n'avaient pas de patente développèrent un style de spectacle sans parole, avec de la musique et du mime pour expliquer l'intrigue. Les principales stars de la compagnie Karno se nommaient Fred Kitchen ou encore Billy Reeves, créateur du rôle de l'ivrogne dans Mummy Birds, que Chaplin allait reprendre avec un succès incomparable, le premier contrat de Sydney avec Karno date du 6 juillet 1906, il fut engagé comme « pantomime ». Il fut sélectionné pour partir avec l'une des deux troupes envoyées en Amérique pour la seconde saison de Karno outre-Atlantique.

Sydney jouait l'ivrogne dans Mummy Birds. En février 1908, enfin, Karno consenti à ce que Charlie fasse un essai de deux semaines. L'essai eut lieu dans le gigantesque Colisée de Londres. Charlie jouait le rôle du méchant de comédie, qui tente de corrompre le gardien de but pour qu'il perde le match. Charlie entra en tournant le dos au public ; il portait un chapeau de soie, un manteau de soie et tenait une canne avec élégance.

Les premières salves de rires éclatèrent quand, se tournant brusquement vers le public, il dévoila une svelte silhouette affublée d'un monstrueux nez cramoisi.

Il fit un drôle de faux pas, s'empêtra dans sa canne et s'écrasa contre le punching ball. Charlie fut engagé le 21 février 1908.

Pour la première fois de leur vie, les frères Chaplin ne connaissaient plus de problème d'argent. Chaplin avait 19 ans. Karno a reconnu qu'il n'était pas très agréable : « je l'ai vu passer des semaines sans dire un mot à quiconque. Il pouvait se montrer causant à l'occasion, mais il n'était guère sociable ou démonstratif. Il vivait comme un moine, avait la boisson en horreur, et mettait la majeure partie de ses gains à la banque dès qu'il les recevait. »

Stanley Jefferson, le futur Stan Laurel, se souvenait que : « pour certains, il avait l'air inabordable et hautain. Mais il ne l'était pas, pas du tout. Il y a une chose que beaucoup de gens ignorent ou refusent de croire à propos de Charlie : c'est un homme très, très timide, on pourrait presque dire désespérément timide. Il n'arrivait pas à se mêler aux autres, sauf si on venait à lui et qu'on lui offrait son amitié ou s'il se trouvait parmi des gens qui ne le connaissaient pas. Alors, il oubliait sa timidité. »

Vers la fin de l'été 1908, Chaplin tomba amoureux. Elle s'appelait Henriette Florence Kelly, née en octobre 1893, à Bristol. Hetty (Henriette) dansait avec les Yankee doodle Girls au Streatham Empire, où se produisait la troupe Karno. En sortant de scène, elle le pria de lui tenir son miroir.

Il obtint un rendez-vous mais elle avait 15 ans et pensait qu'elle était trop jeune et que Charlie lui demandait trop. Chaplin ne devait jamais oublier Hetty, dans sa vie comme dans son art. À l'automne 1909, Charlie joua à Paris aux Folies bergère avec la troupe Karno. Il joua l'ivrogne de Mummy Birds. À cette époque, Sydney pourvoyait la troupe en idées et en sujets, tout en jouant les grands rôles des sketches.

En avril 1910, Karno offrit à Chaplin la vedette d'un sketch inédit : Jimmy the fearless, or the Bay Ero. Le sketch débutait dans un petit salon d'une famille prolétaire ou le père et la mère attendait leur fils Jimmy ; il arrivait en retard en expliquant effrontément qu'il était resté dehors « avec un p’tit bout d’femme ».

Chaplin refusa le rôle mais après l'avoir vu jouer par un autre il l'accepta. « Jimmy » fut un succès immédiat pour Karno et pour Chaplin. La façon dont Karno traitait ses vedettes était parfois brutale. Pour négocier un nouveau contrat avec Chaplin, il avait monté un coup : un soi-disant directeur d'un théâtre de province devait l'appeler au téléphone pendant la négociation et lui affirmer que Chaplin était mauvais et ne méritait aucune augmentation. Reeves l'assistant de Karno choisit Chaplin pour la tournée de la troupe Karno aux États-Unis. Karno était soulagé car il ne voulait pas que ce soit Sydney qui parte aux États-Unis au risque de le perdre.

Charlie dut jurer devant le « gouverneur » (Karno) qu'il reviendrait. Son contrat fut renouvelé jusqu'en 1914. Pour la tournée aux États-Unis, Karno avait imaginé un nouveau sketch «The Wow-Wows  on a night in London secret society». La première scène se passait dans un camping, l'été. Ses occupants décidaient de se venger d'Archie le grippe-sou en créant une fausse société secrète. La seconde scène se voulait une satire des invraisemblables cérémonies d'initiation de ces mystérieuses sociétés.

Les acteurs trouvèrent ce sketch stupide et faible. Chaplin sauva le spectacle. La troupe présenta alors un autre sketch. A night in a London club avec Chaplin comme acteur principal. En supplément la troupe offrit un curieux divertissement A Harlequinade in black and whithe : an old style christmas pantomime, qui était joué derrière un large écran blanc, comme un spectacle d'ombres chinoises.

Chaplin avait trouvé New York intimidant puis il avait été stimulé par l'énergie de la vie états-Unienne et par l'apparente absence de classes dans ce pays.

La tournée aux États-Unis dura 21 mois.

Au retour, son frère Sydney lui apprit qu'il s'était marié avec une actrice de la troupe Karno et donc quitté leur appartement. Ce fut la première fois de leur vie que les deux frères prirent des distances. Charlie installa sa mère dans une maison de repos.

Puis Charlie rembarqua en 1912 pour les États-Unis. À Winnipeg, au Canada, Charlie croisa le frère de Hetty Kelly qui lui donna des nouvelles du premier grand amour de Charlie et Tommy Bristol qu'il avait côtoyé dans la troupe des huit gars du Lancashire.

En 1913, Charlie reçut une proposition de Keystone, une société de cinéma. Il accepte de travailler pour elle après la fin de sa tournée avec Karno.

Chapitre 4 : à l'écran.

C'est Mack Sennett qui revendiqua la découverte de Chaplin pour le cinéma. Elle date de fin 1912. Il l'avait vu jouer «A Night in an english music-hall » à New York.

Une autre version plus convaincante permet de penser que c'est Harry Aitken, actionnaire de la Keystone qui subtilisa Chaplin à Karno. Au printemps 1913, Kessel et Bauman de Keystone renvoyèrent un télégramme à Reeves pour engager Chaplin. Charlie devait remplacer Fred Mace, une vedette qui venait de partir. Il gagna 150 $ par semaine. Sennett de son vrai nom Michael Sinnott, s'était lancé dans le cinéma en 1908.

Il avait travaillé avec D. W. Griffith comme acteur. Il devint réalisateur en 1910. La Keystone fut montée en 1912 et Sennett la rejoignit aussitôt. Comme Karno, Sennett était coriace, brutal, intelligent, autodidacte. Au début, Chaplin fut intimidé par la méthode de Sennett. Il n'y avait aucun scénario. Charlie était habitué aux mois de polissage des sketches de Karno.

Chaplin doutait de la compétence de metteur en scène de Henru Lerhman, le réalisateur du premier film de Charlie « mais pour gagner sa vie ».

Dans ce film, le costume, le maquillage et le personnage de Chaplin évoquaient l'Archibald Binks des sketches de Karno, Wow-Wows et A Night in a London club. Ce n'était pas encore l'image de Charlot. Son allure lui donnait l'air d'un méchant minable. Chaplin détestait le film.

Il se sentit outragé en découvrant qu'au montage, Lehrman avait supprimé et défiguré les gags qu'il avait introduits. Plus tard, Chaplin adopta son costume de Charlot et prit plus d'influence dans le film. Le point de vue historique traditionnel sur les innovations apportées par Chaplin à la Keystone est qu'il a réussi, malgré la résistance et les doutes de Sennett et de ses comédiens, à ralentir le rythme frénétique et à introduire des gags d'une subtilité nouvelle.

Chaplin créa le costume et le maquillage qui allaient devenir universels dès son deuxième film, « L'Etrange aventure de Mabel ». Le costume du vagabond, créé semble-t-il instantanément et sans aucune modification, n'allait que très légèrement évoluer au cours des 22 ans de sa carrière. Selon la légende, il fut composé par un après-midi pluvieux, dans la loge commune des acteurs de la Keystone : Chaplin emprunta un pantalon énorme de Fatty Arbuckle, la petite veste de Charles Avery, les chaussures taille 46 de Ford Sterling, un chapeau melon trop petit appartenant au beau-père d'Arbukle et une moustache destinée à Mack Swain.

Cette version précise et colorée de la genèse du vagabond paraît être née au studio et Chaplin ne l'a jamais endossée.

Dans son autobiographie, il raconte qu'il composa son costume en allant à la garde-robe. Son idée était de créer un ensemble de contrastes. L'un de ses collègues, chez Karno, Fred Kitchen, se plaignait courtoisement qu'il était l'inventeur du costume et de la démarche. Chaplin raconta à un journaliste qu'il avait conçu ce pas traînant à partir de celui d'un vieil homme appelé «Rummy » Binks, dont l'activité consistait à héler des fiacres à la sortie du Queen’s Head, le pub de son oncle Spencer Chaplin. Un autre acteur, Will Murray, revendiquait la paternité de la façon particulière qu’avait Chaplin de tourner un coin en pivotant sur une jambe l'autre restant tendue horizontalement, puis de se précipiter dans une nouvelle direction. Selon Billy Danvers, un acteur de Karno, cette figure était communément utilisée dans la troupe comme un moyen efficace et drôle de mettre à profit l'espace limité des petites scènes hors des villes… Mabel Normand était née en 1892. Elle avait un père français. Elle avait été modèle et commença le cinéma en 1910. Elle devint la « Chaplin féminine » ou le faire-valoir de Chaplin pendant la période Keystone.

Il n'y eut rien entre elle et Chaplin car elle réservait ses charmes à Sennett. Comme Chaplin et Lehrman ne s'entendaient pas, Sennett assigna à Charlie nouveau metteur en scène, George Nichols. Mais Chaplin ne s'entendit pas mieux avec lui alors Sennett prit le relais. À cette époque, Reggy Pearce était son premier amour à Hollywood. Elle avait 18 ans, et vivait avec ses parents et était invinciblement vertueuse. Chaplin n'était pas prêt pour le mariage et l'aventure ne dura guère.

Sennett eut la mauvaise idée de confier la mise en scène de « Mabel au volant » à Mabel Normand. Charlie ne pouvait que se cabrer, devant les ordres d'une fille plus jeune que lui. Chaplin accepta de finir « Mabel au volant » sous le contrôle de Sennett mais, tirant parti de la situation, il annonça qu'il désirait mettre en scène ses propres films.

À partir de ce moment, et jusqu'à la fin de son contrat avec la Keystone, Chaplin mit en scène tous les films qu'il interpréta sauf le « Roman comique de Charlot et Lolotte » réalisé par Sennett. Sennett était dubitatif quant au succès de Chaplin comme réalisateur et demanda une garantie de 1500 $ à Chaplin pour le cas où son premier film comme metteur en scène fut un échec mais ce fut un succès. Le film s'intitulait « Charlot est encombrant » (Caught in the rain). En six mois, Chaplin ne réalisera pas moins de 16 films, dont quatre d'une durée d'une demi-heure chacun. Ils étaient inégaux, certains étaient tout bonnement ratés, d'autres esquissaient des idées qui seraient reprises et raffinées plus tard.

Le dernier film de Charlie pour la Keystone fut « Charlot roi » sorti en salles le 7 décembre 1914.

Dans « le Roman comique de Charlot et Lolottte », Charlie jouait sous une autre direction que la sienne. C'est aussi la seule et unique fois de sa carrière où il servit de faire-valoir à une autre star.

Entre le moment où Charlie se lança dans la mise en scène et son départ de la Keystone, la vie privée de Chaplin n'avait laissé pratiquement aucune trace : tout simplement parce que sa vie se limitait presque entièrement à son travail. Charlie embrassa Mabel Normand lors d'un gala de bienfaisance mais il ne s'ensuivit rien.

Tous deux se voulaient loyaux envers Sennett. Chaplin et Sennett s'était lié d'affection, et ce dernier avait pratiquement adopté sa star : les deux hommes dînaient ensemble tous les soirs. Sennett comme Chaplin était conscient de la valeur marchande de Charlot. Charlie avait raconté qu'il avait discuté avec Sennett le renouvellement de son contrat à peu près au moment de la déclaration de guerre : il voulait 1000 $ par semaine pour la prochaine année. Sennett répliqua que lui-même n'en gagnait pas autant.

Chapitre 5 : la compagnie Essanay.

Au début du mois de novembre 1914, Sydney arriva en Californie et se mit au travail à la Keystone. Il s'était inventé un personnage nommé «Gussle ». Charlie envisageait de monter sa propre maison de production mais Sydney l'en dissuada. Il reçut la visite d'un émissaire de la Essanay Film Manufacturing Company. Cette compagnie était dirigée par Spoor et Anderson.

Anderson était à la fois producteur et acteur de la série des Broncho Billy.

Anderson conclut un arrangement avec Charlie mais sans en parler à Spoor. Charlie gagnerait 1250 $ par semaine plus une prime de 10 000 $.

Dans son premier film pour Essanay, intitulé opportunément Charlot débute, comme dans Charlot fait du cinéma, plante la scène à l'intérieur d'un studio. Ce choix lui offre l'avantage d'avoir un décor et des accessoires sous la main et par conséquent de moins dépendre de l'équipe Essanay. Chaplin commença d'organiser une petite troupe à sa mesure. De Chicago, il fit venir Ben Turpin, Leo White et Bud Jamison. Il recruta un ancien de Karno, Billy Armstrong. Restait à trouver l'actrice principale. Ce fut Edna Purviance. Chaplin fut tellement séduit qu'il se posa la question de savoir si elle avait ou non un don de comédienne après l'avoir engagée. Les huit années suivantes, elle jouerait avec Chaplin dans 35 de ses films et se révélerait une actrice captivante. Cette association, tant professionnelle que privée, fut l'une des périodes les plus heureuses de la vie de Chaplin. Chaplin ne voulait plus se conformer à la pratique Essanay de montage des négatifs et il exigea de pouvoir travailler les rushes sur des positifs. Mais Charlie ne se fâcha pas avec le monteur et cadreur Totheroh puisqu'il lui demanda d'entrer dans son équipe un an plus tard lorsque Chaplin prit la direction de son propre studio. Charlot ne fut jamais satisfait du studio de Essanay à Niles ; en revanche, la nature alentour allait offrir d'admirables extérieurs.

Dans « Le vagabond » Charlot fait sa sortie classique pour la première fois. La caméra le suit tandis qu'il se dandine tristement sur la route, les épaules voûtées, image de la défaite. À cette époque, et dans ses comédies, Chaplin créa une image magistrale et inoubliable de l'exploitation et de l'humiliation du travailleur de l'envers de la croyance victorienne dans les valeurs salutaires du labeur.

Ce sont ces aspects de la vision chaplinesque qui toucheront au coeur les grandes masses des spectateurs du début du XXe siècle. Ses comédies sans «Happy end » étaient une nouveauté.

Les critiques commencèrent à pressentir que Chaplin était différent de tous ceux qui le précédaient. Une bonne idée ne s'épuise jamais, disait Chaplin : c'est ainsi qu'il décida d'adapter à l'écran le succès de Karno Mumming birds, sous le titre de Charlot au music-hall (A Night in the show).

Durant ces derniers jours à la Essanay, Chaplin s'essaya une section intitulée Life, qui devait marquer une nouvelle étape dans la comédie réaliste. Ce projet fut abandonné. Quelques scènes prévues pour Life, notamment une séquence dans un asile de nuit, seront incorporés à Charlot cambrioleur (Police).

Le dernier film de Chaplin pour la Essanay, Charlot joue Carmen (Charlie Chaplin’s Burlesque on Carmen), et son seul essai dans le genre de la parodie, couramment pratiqué à cette période. En décembre 1915, le film avait deux bobines, mais Chaplin n'était plus sous contrat et la Essanay décida de tenter un coup financier en en faisant un long-métrage.

On appela Leo White pour diriger quelques séquences complémentaires avec un nouveau personnage, Don Remendado (Ben Turpin) ; on récupérera aussi les chutes pour allonger les scènes avec Chaplin. À sa sortie, le 22 avril 1916, le film ne comportait quatre bobines.

L'horreur de ce qu'il vit cloua Chaplin au lit pendant deux jours. Chaplin saisit les tribunaux pour empêcher la distribution de Charlot joue Carmen, arguant du fait qu'il n'avait pas donné son accord pour l'histoire ; que ses droits d'auteur avaient été bafoués ; qu'il s'agissait d'une imposture envers le public ; que son rôle avait été dénaturé. La demande de Chaplin fut rejetée. Essanay argua d'un accord avec Chaplin. Celui-ci devait livrer 10 comédies en deux bobines avant le 1er janvier 1916 mais il n'en livra que cinq. La production et le financement de Charlot joue Carmen eurent lieu dans le cadre de cet arrangement. Essanay réclamait donc 500 000 $ pour les films non livrés par Chaplin.

Trois ans après la fin du contrat de Chaplin, Essanay récupéra de séquences de Life et sortit « Triple trouble » (Les avatars de Charlot).

L'année 1915 et celle de l'explosion Chaplin. Tous les journaux publiaient des dessins et des poèmes de lui, il était un héros de bandes dessinées, de dessins animés, on faisait des poupées Chaplin, des jouets Chaplin, des livres Chaplin, des chansons, des danses…

Durant l'automne 1915, Sydney se trouva libéré de son contrat avec la Keystone et il proposa à son frère de se consacrer à temps complet à la gestion de ses affaires. Dans cet esprit furent créés la Chaplin Music Company et la Chaplin Advertising Service Company.

Mais elles ne durèrent pas.

Dès l'arrivée de Chaplin aux États-Unis s'était manifestée une étrange fascination pour ses origines. On lui chercha des origines juives. En 1915, quand on lui demanda s'il était juif, Chaplin répondit : « je n'ai pas eu cette heureuse fortune ».

Tout au long de sa vie, Chaplin continua de témoigner aux juifs une profonde admiration. Il fut la cible de l'antisémitisme nazi. Il déclara avoir réalisé « Le dictateur » pour les juifs du monde. À cette époque, il refusait énergiquement de contredire toute information le désignant comme juif. Comme il expliqua à Ivor Montagu : « quiconque nie la chose pour se protéger joue le jeu des antisémites ».

Chapitre 6 : Mutual film corporation.

En 1916, Chaplin connaissait sa valeur et avait refusé une offre de 350 000 $ pour 12 films proposés par Spoor avec qui il entretenait des relations encore supportables. Personne ne put dépasser l'offre de Joseph R. Freuler de la Mutual film corporation. Il proposa à Chaplin 10 000 $ par semaine avec un bonus de 150 000 $ à la signature. Personne au monde, sinon en roi ou un empereur, n'avait gagné seulement la moitié de ce salaire. Le mythe de la pingrerie de Chaplin est né à cette époque car il considérait avec philosophie que le public pourrait se lasser de lui et ne voulait pas jeter l'argent par les fenêtres.

Il n'avait pas oublié Hetty Kelly. La croyant à New York, il avait tourné autour de sa maison dans l'espoir de la rencontrer mais elle était en Angleterre où, six mois plus tôt, elle avait épousé le lieutenant Alan Horne. Pour la première fois depuis un an, Chaplin et Edna se trouvèrent séparés. Charlie était allé voir Caruso à l'opéra de New York. Caruso n'était pas intéressé par Chaplin. La tante de Charlie, Kate, mourut d'un cancer et il ne reste plus personne dans la famille pour surveiller Hannah, la mère de Charlie. Le nouveau studio, le Lone Star, où travaillerant Charlie ouvrit le 27 mars 1916. Roland Totheroh, qui travaillait pour Essanay, fut engagé par Charlie comme chef opérateur pour son premier film à la Mutual, Chaplin voulut s'entourer de sa propre troupe d'acteurs. Edna Purviance restait sa vedette féminine. Leo White quitta Essanay pour le rejoindre. Vinrent les rejoindre Albert Austin (un ancien de la troupe Karno) et Eric Stuart Campbell, un Goliath idéal pour le David que Chaplin était. Nous possédons sur les méthodes de travail de Chaplin des traces beaucoup plus précises que pour d'autres metteurs en scène du muet. Sydney, toujours prévoyant, conserva soigneusement dans un coffre les prises non utilisées et les chutes de films et de la Mutual. Lorsqu'en 1952 Chaplin ferma son studio, Totheroh reçut l'ordre de détruire cette masse de pellicule.

Mais plusieurs centaines de bobines furent récupérées par le distributeur à Raymond Rohauer ; elles ont fourni la base de le « Chaplin inconnu » (1982) de Kevin Brownlow et David Gill.

Chez Chaplin, les sentiments sont toujours sauvés de la mièvrerie par la comédie et par la combativité que garde le personnage dans son désespoir. Chaplin a un moyen favori pour désamorcer le pathos, c'est la farce.

Une nouvelle recrue, Henry Bergman, qui tenait le rôle de l'usurier, dans « Charlot et usurier », allait devenir un membre indispensable de l'entourage de Chaplin durant les 30 années à venir. Bergman était un célibataire qui allait vouer à Chaplin une passion adoratrice et obsessionnelle. Il jouait auprès de lui les assistants, les confidents, et Chaplin était trop heureux de pouvoir se reposer sur un secrétaire et faire valoir. Chaplin l'utilisa comme acteur jusqu'aux « Temps modernes ».

L'orgueil de Bergman d'être dans les confidences du patron et de pouvoir jouer n'importe quel rôle lui valait néanmoins les jalousies du reste de l'équipe. L'année 1916 se termina sur quelques sujets d'irritation dont le moindre ne fut pas la publication d'un livre intitulé « Charlie Chaplin’s own story ».

Malgré les efforts incessants de Chaplin pour en interdire la publication, cette biographie apocryphe à continuer jusqu'à aujourd'hui à semer la confusion et erreur sur sa vie. Chaplin reçut un exemplaire fin septembre 1916 et fut scandalisé par les contrevérités manifestes de la page de garde : « la narration fidèle d'une carrière romantique commençant par les souvenirs d'une enfance londonienne et s'achèvant avec la signature de son dernier combat pour le cinéma (…) ».

Le sujet de cette biographie a le grand plaisir d'exprimer sa reconnaissance et ses remerciements à Mrs Rose Lane, pour son « aide éditoriale inestimable ». Le « sujet » était en fait tout sauf reconnaissant. Le livre débutait par le récit de sa naissance dans une petite ville française (à ses débuts, Chaplin avait fait croire à une naissance en France pour complaire aux reporters). La mère de Chaplin avait droit à un traitement aimable mais son père était dépeint comme une brute alcoolique et les premiers employeurs de l'acteur n'étaient pas mieux lotis. Malgré ces non-sens mélodramatiques et fallacieux, ce livre a inspiré ou dérouté pendant des décennies de nombreux historiens de Chaplin.

L'éditeur donna l'engagement que le livre ne serait pas vendu sans le consentement de Chaplin. Ce livre de si peu de valeur par son contenu est devenu la plus grande rareté de la bibliographie de Chaplin. Le stock fut détruit à l'exception de deux exemplaires qui ont répandu leur poison chez les historiens du cinéma.

Stan Laurel en possédait un qu'il annota de ses corrections et offrit à l'un des biographes de Chaplin, John McCabe. Une autre campagne se développait dans la presse visant à discréditer Chaplin pour ne pas s'être engagé dans l'armée britannique. Chaplin répondit par un communiqué à la presse : « je me tiens prêt à répondre à l'appel de mon pays, pour servir dans n'importe quel corps et à n'importe quel poste que les autorités nationales considéreront comme le meilleur (…). J'ai versé entre-temps un quart de millions de dollars pour les activités de guerre de l'Amérique et de l'Angleterre ». Je me suis inscrit sur la liste d'enrôlement et n'ai demandé ni exemption ni faveur ».

L'ambassade britannique confirma.

La campagne ne diminuera d'intensité que lorsque Chaplin se présenta en personne à un bureau de recrutement et fut réformé pour son poids insuffisant. Mais pendant encore plusieurs années il allait recevoir des insultes anonymes.

S'il avait fait ce qu'on attendait de lui, et répondu à l'appel de son pays en 1914, ses chances de survie à la guerre auraient été minces. Il n'aurait représenté qu'une note en bas de page dans l'histoire du cinéma.

Vers la fin de 1916, Chaplin modifia son train de vie en engageant un valet-secrétaire, Tom Harrington, qui allait devenir, selon ses propres mots, « le sine qua non de mon existence ».

À cette époque, Charlie rencontra la comédienne Constance Collier. Elle avait été son héroïne pendant la jeunesse de Charlie à Londres. Ils restèrent amis jusqu'à la mort de Constance en 1955. Elle lui fit changer sa diction et rencontrer Douglas Fairbanks qui fut un grand ami de Charlie. Vers la fin de sa vie, Chaplin avoua que Fairbanks avait sans doute été son seul ami vraiment proche.

Les derniers films de Chaplin à la Mutual restent parmi ses meilleures créations. Lors du tournage de Charlot policeman Chaplin fut blessé au nez lorsque Eric Campbell tordit le réverbère. Les pluies californiennes furent torrentielles et le bébé que Chaplin berçait dans le film lui vola sa moustache. À cette époque, Chaplin avait une vieille ambition : réaliser une comédie dramatique dont l'action se situerait à Paris, au Quartier latin. Chaque jour, dans le studio Lone Star, se déroulait une cérémonie.

L'arrivée de Chaplin au studio était ponctuée par un « le voilà ! ». Chacun s'arrêtait instantanément : acteurs, machinistes, électriciens, tous se mettaient en ligne, attentifs. Alors Chaplin passait les portes du studio. Il arrivait dans une grosse voiture de sport. Deux hommes occupaient le siège avant. Là grand et mince sautait à terre, l'autre était un japonais (Toraichi Kono son chauffeur). Le premier courait ouvrir la porte et Chaplin descendait. Il portait un long manteau noir avec un col d'Astrakhan.

Il traversait lentement la cour du studio. Toute la bande faisait ça pour rire et Chaplin n'était pas dupe.

Après « l'Emigrant », Chaplin tourna « Charlot s'évade ». La presse rapporta que Chaplin avait plongé dans les flots du canyon Topango et sauvé de la noyade petite fille de sept ans. Elle avait été entraînée par une vague alors qu'elle regardait du haut d'un rocher le travail de l'équipe.

« Charlot s'évade » fut le dernier film d'Eric Campbell qui mourut le 20 décembre 1917 d'un accident de voiture.

En 1917, la vogue Chaplin était telle que dans les bals costumés 9 hommes sur 10 se déguisaient en Charlot. En février 1917, un voleur utilisa le costume de Charlot pour faire un hold-up à Cincinnati.

Cela fit naître des imitateurs dont Stan Laurel. Il faisait des circuits de vaudeville avec un numéro intitulé « le trio Keystone » dans lequel il imitait Chaplin. En novembre 1917, Chaplin se vit contraint d'engager contre ses imitateurs des poursuites que l'on a jugées comme « les plus radicales dans le milieu du cinéma ».

À l'automne 1917, le demi-frère dont Charlie avait perdu trace depuis plus de 20 ans refit surface en écrivant à Edna Purviance. Il avait écrit à Charlie et à Sydney mais n'avait reçu aucune réponse. Charlie et Sydney finirent par reconnaître Wheeler Dryden comme leur demi-frère au milieu des années 20.

Il visita Hollywood et Hannah put enfin revoir ce fils qui lui avait été enlevé. En 1939, Wheeler devint membre permanent de l'équipe du studio de Chaplin jusqu'au départ de Charlie des États-Unis.

Edna commença à tromper Charlie, elle était jalouse devant la passion dominante de Chaplin pour le travail.

Charlie s'en était voulu de l'avoir négligée. Il eut de la peine après leur rupture et espéra une réconciliation. La liaison d’Edna avec son amant, l'acteur Thomas Meighan fut brève. Après quoi, elle n'essaya jamais de s'imposer dans la vie privée de Charlie. Elle ne se maria jamais et continua de collecter des articles sur C.

Chapitre 7 : l'indépendance : désagréments et satisfactions.

Charlot s'évade concluait le contrat avec la Mutual.

Compagnie offrit 1 million de dollars pour huit le nouveau film mais il refusa signer avec la compagnie First national. Chaplin devenait son propre producteur et il s'engageait à réaliser dans l'année huit films en deux bobines. Le First national avançait 125 000 $ par négatif, le salaire de Chaplin était inclus. Sydney se battit pour les intérêts de son frère alors qu'il avait ses propres soucis. Sa femme Minnie avait dû subir une dangereuse intervention au deuxième mois de sa grossesse et il avait fallu sacrifier l'enfant. Le couple n'en aurait jamais.

En 1917, Rob Wagner entra dans la vie de Chaplin. Ce professeur de grec et d'art était à ce point fasciné par Chaplin qu'il envisagea de commencer la biographie de Charlie. En fait, il allait plutôt travailler comme attaché de presse et écrire des articles nombreux et perspicaces sur son art. Le nouveau studio de Chaplin était en construction entre Sunset Boulevard et l'avenue La Brea à Hollywood. Totheroh filma la construction du studio (le film le fut monté de manière à donner l'illusion amusante et magique d'un champignon en train de grandir). Il voulut en faire un film à deux bobines mais la First national refusa. Il utilisa donc plus tard ce matériel comme introduction à une compilation de films de la First national : The Chaplin Revue. Le studio achevé fut ouvert au public en janvier 1918 mais deux individus qui s'étaient présentés comme journalistes passèrent trois jours dans le studio avant d'être découverts en train d'espionner une séance de travail de la production. Ils avaient dérobé une série de huit esquisses des décors d'Une vie de chien ainsi que les notes dactylographiées relatant les discussions sur l'intrigue et les descriptions des costumes et des personnages.

En janvier 1918, Chaplin tournait dans le court-métrage « Une vie de chien » qui avait un autre titre provisoire (I should worry). Ce film plonge dans la réalité de la pauvreté encore plus que les précédents de Charlie. Le chien du film s'appelait Mub. C'était un bâtard qui resta toute sa vie dans le studio de Chaplin. Chaplin était lunatique et voulut abandonner « Une vie de chien » au bout de deux semaines de tournage pour faire un autre film qu'il aurait appelé «Wiggle and son ». Le titre final de « Une vie de chien » aurait été suggéré par une remarque de Harry Louder à Chaplin : « quelle vie de chien vous menez en ce moment, Charlie ! ».

Mub s'était tellement attaché à Charlie que quand celui-ci dut partir vendre les bons de la liberté pour achever la première guerre mondiale, le chien refusa de se nourrir et mourut.

Charlie partit avec Mary Pickford et Douglas Fairbanks vendre des bons. Ils furent reçus à Washington par le président Wilson. La tournée de Chaplin dans le sud des États-Unis pour vendre les bons de la liberté l’épuisa. Après quoi il tourna « Charlot soldat » pour encourager les troupes alliées en Europe. Après le tournage de « Charlot soldat », Charlie était déprimé à cause de problèmes personnels et songea à détruire le film. Il y renonça quand Douglas rit aux larmes à la vue du film.

En 1918, Charlie rencontra Mildred Harris, elle avait 16 ans. C'était au cours d'une partie donnée par Samuel Goldwyn. Elle correspondait à l'idéal féminin de Charlie fixé depuis la rencontre avec Hetty Kelly.

Mildred tomba enceinte. Pris au piège, Chaplin fut obligé de l'épouser car il ne pouvait risquer un scandale avec une mineure. La cérémonie eut lieu le 23 septembre 1918. Edna Purviance le félicita. Charlie s'ennuyait avec Mildred qui ne brillait pas intellectuellement. Il traversa une crise. Il travaillait sur « Une idylle aux champs » mais était en panne d'inspiration. Il abandonna le film pour un autre intitulé «Putting it over » projet qui fut abandonné.

Le film fini, Charlie considéra « Une idylle aux champs » comme l'une de ses oeuvres les moins réussies et ses contemporains aussi.

La fin d'une idylle aux champs est une énigme pour les cinéphiles depuis 1919. Le suicide est-il rêvé ou le happy end est-il le rêve du suicidé ?

En 1919, Charlie voulut faire venir sa mère aux États-Unis mais l'administration britannique fit des difficultés quand la situation s'éclaircit c'est Charlie qui était abattu à cause de son mariage raté. Charlie était en pleine crise. « Charlie’s pic-nic » n'avançait pas. Après une fausse couche, Mildred accoucha le 7 juillet 1919 mai le garçon malformé mourut le 10 juillet, il s'appelait Norman Spencer. 10 jours plus tard, Charlie auditionna des bébés au studio. Il rencontra Jackie Coogan. Il fut fasciné par l'enfant de quatre ans mais n'avait pas encore de projet de film avec lui. « Charlie’s pic-nic » fut abandonné et Chaplin se mit au travail sur « The waik » qui deviendrait « Le Kid ».

Il y avait entre Charlie et Jackie Coogan une très réelle et très intime amitié. Chaplin, en compagnie de Jackie, redevenait un enfant. Or, une grande part de ses dons et du personnage du vagabond provenait de sa capacité à regarder la vie avec des ions enfantins : sa relation avec Jackie lui permettait d'exprimer et de développer cet aspect de son comportement. Au studio, tout le monde pensait que Jackie était un substitut à l'enfant que Charlie venait de perdre. La First national réclamait un film et « Le Kid » n'était pas terminé.

Chaplin revisionna les rushes de « Charlie’s pic-nic » et change le titre pour «The Ford Story » puis « une journée de plaisir ». Le père de Jackie joua dans «Le Kid » le rôle du diable dans la scène du rêve. Durant le tournage du Kid, Chaplin avait réussi à oublier Mildred et son mariage mais cela n'était guère du goût de la jeune femme et la brouille devenait inévitable.

Les époux se séparèrent et la presse poussa Mildred à attaquer Charlie. Le 27 avril 1920, Charlie gifla Louis B. Mayer car celui-ci avait écrit un message désobligeant contre lui. Durant ce temps, Edna s'était mise à boire et la production du « Kid » fut arrêtée provisoirement. Quand le film redémarra, Charlie rencontra Lillita Mac Murray qui joua la nymphette dans la scène du rêve. Quatre ans plus tard, sous le nom de Lita Gray, elle deviendrait la deuxième Mme Chaplin.

La First national pris parti pour Mildred et contre Chaplin. Lorsque Mildred renia brusquement un accord antérieur selon lequel elle acceptait de divorcer moyennant 100 000 $, Chaplin compris que la First national était à l'origine de ce revirement. La compagnie utilisait la procédure de divorce pour attaquer ses actifs commerciaux et notamment les négatifs du Kid.

Charlie et son équipe emmenèrent le négatif à Salt Lake City où ils improvisèrent une salle de montage.

Le montage terminé, Charlie organisa une avant-première qui enthousiasma le public. Le montage fut achevé à New York. Chaplin resta caché par crainte des huissiers.

La procédure de divorce débuta en août 1920. L'avocat de Chaplin avait annoncé que son client ne s'y opposait pas, à la condition que les avocats de Mildred retirent une disposition qui l'empêchait de vendre le Kid.

Le divorce fut prononcé le 19 novembre : Mildred obtenait 100 000 $ et le partage des biens du ménage. Le kid fut projeté à New York, le 6 janvier 1921 et obtint un énorme succès dans le monde. Jackie Coogan ne joua plus avec Chaplin mais tourna dans une vingtaine de films pour la First national et la Metro Goldwyn Mayer.

Il rencontra des personnalités comme le pape et même Mussolini. Mais à la mort du père de Jackie, celui-ci avait 21 ans et réalisa que sa mère lui avait volé tout son argent soit 4 millions de dollars.

Il fit un procès contre sa mère en 1938 mais l'argent avait été dilapidé. Finalement, Jackie se réconcilia avec sa mère dont l'influence et la domination se poursuivirent jusqu'à sa mort.

Lorsque Jackie eut des ennuis d'argent, Chaplin lui donna 1000 $ mais il ne garda pas le contact avec lui.

Chaplin voulait en finir avec la First national qui l'avait trahi. Il avait créé United Artist avec Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D. W. Briffith en janvier 1919. À présent, les stars devenaient leurs propres employeurs.

Début 1921, Chaplin devait trois films à la First national. Il réalisa « Charlot et le masque de fer » en cinq mois. À cette époque, sa mère arriva aux États-Unis mais elle resta indifférente à la prospérité et la célébrité de son fils. Elle put enfin retrouver son plus jeune fils, Wheeler Dryden qui travaillait avec Charlie. Elle le reconnut malgré les 30 ans qui avaient passé.

Chapitre 8 : la fuite.

Charlie s'attaqua à un nouveau film intitulé provisoirement « Come seven ». Puis, brusquement, Charlie décida de partir pour l'Europe. Carlyle son, son attaché de presse, s'occupa du voyage et Sydney lui dit : « pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas se marier ! ».

Cela effraya Chaplin. Chaplin partait car il était dépressif, grippé, épuisé après sept années de travail et 71 films. Il avait la nostalgie de l'Angleterre. Il avait commencé une correspondance avec H.G. Wells. L'Angleterre, c'était Hetty Kelly même s'il l’avait revue et trouvée sotte et que son charme s'était évanoui, il voulait la revoir. Elle lui avait écrit en juillet 1918 et il en avait été vivement troublé. Chaplin n'avait guère de goût pour la correspondance mais il avait répondu à Hetty. Mais elle mourut avant de recevoir la lettre de Charlie. Elle avait eu le temps de donner la vie à une fille puis avait attrapé la grippe qui faisait rage en Europe. Chaplin ne le savait pas, il l'apprit seulement en 1921.

Chaplin arriva à Cherbourg le 9 septembre 1921 et une foule de journalistes l'attendait. Il déclara qu'il voulait retourner à Londres puis à Paris, en Espagne et en Russie. On lui demanda s'il était bolchevik. Il répondit qu'il était un artiste et pas un politicien.

À Southampton, Chaplin découvrit une foule peu importante et en fut déçu. C'était à cause du retard. Le frère de Hetty était là. Il apprit à Chaplin la mauvaise nouvelle. À Londres, les rues étaient noires de monde pour voir Chaplin. Il retourna sur les lieux de son enfance. Il réveilla des dormeurs pour leur donner de l'argent.

Il étudiait en permanence les comportements. Les gens le reconnaissaient et étaient respectueux. Les prostituées l'appelaient « Monsieur ». Il devait rencontrer Bernard Shaw mais il recula. Il rencontra H.G. Wells et Thomas Burke qu'il appréciait. Comme Charlie, Burke avait connu la pauvreté dans le même quartier de Londres et à la même époque. À Paris, Chaplin alla aux Folies bergères et trouva le spectacle douteux. Il emmagasina des impressions qu'il utilisa pour « l'Opinion publique ». Arrivé à Berlin, Chaplin fut tranquille car ses films n'étaient pas encore sortis en Allemagne.

Mais il fut irrité de ne pas être traité comme une célébrité. Il rencontra l'actrice polonaise Pola Negri. Il repartit pour Londres et visita des blessés de guerre. Cela le déprima profondément.

De retour à Paris pour la première du Kid, il fut nommé officier de l'instruction publique. De retour aux États-Unis, il rencontra le poète noir Claude Mc Kay. Il visita la prison de Sing Sing, la chambre à gaz l'épouvanta.

Chaplin écrivit les souvenirs de son périple durant le voyage en train vers la Californie. Ses souvenirs parurent en feuilleton dans Photoplay avant de sortir dans un livre intitulé «My trip abroad » (en français Mes voyages).

Puis avant de reprendre le travail, il rencontra Clare Sheridan, la nièce de Churchill. Elle était écrivaine et avait été contactée par le gouvernement soviétique pour faire les portraits de Lénine, Trotski et autres leaders bolcheviques. Tout ce qu'elle avait à apprendre à Chaplin sur l'Union soviétique le fascinait.

Mrs Sheridan était aussi sculptrice et elle fit le buste de Chaplin. Leur relation était plus spirituelle que physique. L'amitié avec Mrs Sheridan se termina brutalement. Les journaux flairaient une aventure amoureuse et Carlyle Robinson, pour mieux insister sur son démenti, ajouta avec un manque de tact certain que Mrs Sheridan était assez âgée pour être la mère de Chaplin.

En conséquence, Mrs Sheridan rentra immédiatement à New York.

Depuis son divorce avec Mildred, le nom de Chaplin fut associé à plusieurs femmes. Thelma Morgan, Cil Lee et Anna Q. Nilsson, May Collins, Claire Windsor.

Chaplin termina les deux films qu'il devait à la First national : Jour de paye et le Pèlerin. Le Pèlerin est le premier film qui a laissé derrière lui plusieurs scénarios écrits et de nombreuses notes pour les gags. À l'origine, le film devait être un western comique, quelque chose dans le genre de la Ruée vers l'or et on l'intitula « western ». Dans le premier scénario, il y avait déjà là une ébauche de M. Verdoux.

Chaplin proposa deux films pour conclure son contrat avec la First national «The Professor » et « le Pèlerin ». «The professor » est un mystère, le film doit avoir existé puisque Kevin Brownlow et David Gill en ont retrouvé cinq minutes qu'ils ont montrées dans « Chaplin inconnu ».

Personne ne sait en quoi consistait l'histoire mises à part les cinq minutes retrouvées.

Chapitre 9 : l'opinion publique.

Chaplin libre, décida de faire un film dramatique pour United Artists. Work, un film inachevé pour la Essanay avait ouvert la voie dans ce sens. En 1917, Charlie avait fait un pas de plus vers le drame en essayant d'acheter les droits d'une pièce de Hall Caine, The Prodigal son, où il avait trouvé un rôle sérieux pour lui-même. Il voulait monter "les Troyennes » avec Edna Purviance puis il voulut incarner Napoléon et Edna serait Joséphine.

L'idée de l'Opinion publique lui vint après une rencontre avec la célèbre Peggy Hopkins Joyce. C'était une croqueuse de milliardaire. Il la fréquenta quelques semaines et Peggy lui avait fourni l'idée de son nouveau film. Elle parla de Paris où elle avait vécu avec un éditeur. Le premier scénario de son nouveau film s'intitulait «Destiny ». Les héros s'appelaient d'abord Marie Arnette et Poiret puis Marie Saint-Clair et Pierre Revel.

L'Opinion publique n'allait pas faire d'Edna une grande star : ce film a même virtuellement marqué la fin de sa carrière. Son rôle de mondaine sophistiquée allait détruire son aura auprès du public. Lors du tournage du film il y eut peu de gaspillage puisque seules trois scènes mineures ne seront pas utilisées.

Chaplin apparaît dans une seule scène du film où il joua un portier maladroit mais public le trouva si drôle que, selon Menjou l'acteur principal, on dut l'abréger pour ne pas altérer l'esprit de l'histoire. Jusqu'au début du mois de juin 1923, Chaplin hésita sur la manière de terminer l'Opinion publique : un mariage entre Marie et Revel ou, autre solution, le retour de Marie au village pour y soigner sa mère veuve et affaiblie.

Durant le tournage, le titre Destiny avait été abandonné pour «Public Opinion » avant de devenir finalement «A Woman of Paris ». Lors de la première à Hollywood, Chaplin offrit en prologue un numéro spécial de mime intitulé Nocturne.

Dans la presse, on compare à Chaplin à Thomas Hardy, Maupassant, Ibsen.

L'opinion publique fut un échec commercial. C'était la première fois pour Chaplin. Il n'apparaissait presque pas dans le film et le public l'aimait pour sa drôlerie. La déception de Chaplin fut profonde et durable et il retira le film de la circulation aussi vite que possible, pour les mettre sous coffre pendant plus d'un demi-siècle.

Chaplin revit Pola Negri qui arriva à Los Angeles en septembre 1922.

Ils eurent une liaison pendant neuf mois. Un mariage fut même annoncé.

À cette époque, une mexicaine, Marina Varga, harcela Chaplin pour faire du cinéma avec lui. Pola et Marina eurent une altercation. L'incident déplut à Pola et peu après sa liaison avec Charlie s'arrêta. Chaplin suivi les conseils de Douglas Fairbanks et de Mary Pickford. Après huit années de vie à l'hôtel ou dans des maisons louées, il fit construire sa maison sur Summit drive.

Charlie avait lui-même dessiné les plans dans un style qu'il nommait « gothique californien » en plaisantant.

Chapitre 10 : la Ruée vers l'or.

Chaplin allait s'embarquer à la fois dans un film dont il a souvent dit ensuite qu'il lui survivrait et dans un mariage que, pendant le reste de sa vie, il essayerait vainement d'oublier.

C'est chez Douglas Fairbanks et Mary Pickford que l'idée de la Ruée vers l'or lui vint en regardant un stéréogramme montrant une interminable file de prospecteurs dans le Klondike.

Il lut également un livre consacré aux désastres qui avaient accablé un groupe d'émigrants en 1846. Ils avaient dû manger les cadavres de leurs ex-compagnons pour survivre.

Le premier scénario s'intitulait «The Lucky strike ». Edna avait grossi, elle ne pouvait plus être la jeune héroïne du prochain film de Chaplin. De plus, Edna fut impliquée dans un scandale. Elle était présente lors d'une soirée de Courtland Dines, le mania du pétrole qui faillit mourir d'un coup de feu tiré par le chauffeur de Mabel Normand. Alors, Lilita Mc Murray, l'ange du Kid, se présenta pour le rôle féminin de la Ruée vers l'or. Chaplin l'engagea malgré les réticences de Rollie Totheroh. La scène du repas avec la chaussure est devenue une scène d'anthologie. La botte que Charlie et Big Jim mangent était en réglisse et les deux acteurs firent la désagréable expérience de ses effets laxatifs.

Avant la scène du poulet, Chaplin avait imaginé une scène moins crédible avec une oie. Un autre acteur devait jouer le poulet mais cela ne marchait pas. Seul Chaplin était convaincant en poulet et dut jouer la scène lui-même. Une seule scène fut tournée avec Lita Grey.

Charlot dort dans la cabane : il rêve qu'une jolie fille (Lita) le réveil et lui apporte sur un plat de l’oie rôtie. Puis Chaplin remplace l’oie pas un gâteau aux fraises. Lita met le gâteau sur la figure de Charlot. Cette scène un apparaîtra jamais dans le film, mais elle allait se révéler une métaphore saisissante de la triste liaison qu'allaient connaître Charlie et Lita. La scène inaugurale du film qui montre une longue file de prospecteurs gravissant une montagne fut tournée avec des vagabonds. Ils étaient le rebut de la nation occidentale. À cette troupe s'ajoutèrent tous les membres de l'équipe qui n'étaient pas occupés à autre chose.

On tourna en extérieur, quelques scènes qui n'ont pas été utilisées dans le film définitif. Durant l'été californien, l'atelier des décors s'ingéniait à recréer l'Alaska en studio. Le tournage repris le 1er juillet. Un gag amusant, qui n'a pas été utilisé dans le film, montrait Charlot et Big Jim jouant aux cartes. Jim s'endort sur le jeu, mais son coude est trop lourdement appuyé sur ses cartes pour permettre à Charlot de tricher. Celui-ci en profite pour construire un moulin-à-vent miniature que le ronflement sonore de son partenaire met en mouvement. En septembre, Lita était enceinte. La nouvelle avait fait pour Chaplin l'effet d'une bombe. Elle était mineure. Dans le cas de mineures, les lois californiennes admettaient quasiment les mariages sous la menace d'une arme. Pour un homme, avoir eu des relations sexuelles avec une mineure constituait de fait, un viol passible de 30 ans de prison. Chaplin se retrouvait à nouveau pris au piège, avec une compagnie désespérément incompatible. À l'époque, la presse suspectait une liaison entre Charlie et la maîtresse du milliardaire William Randolph Hearst, Marion Davies. Selon la légende hollywoodienne, Chaplin se trouvait sur le yacht de Hearst le 18 novembre 1924 quand, Thomas Harper Ince, également invité sur le yacht, fut débarqué inconscient et mourut quelques heures plus tard. Officiellement, il était mort d'une crise cardiaque due à une intoxication alimentaire. La rumeur veut que Hearst aurait tué Ince après l’avoir découvert avec Marion et l'ayant confondu avec Chaplin. Chaplin a constamment raconté à ses intimes qu'il ne se trouvait pas sur le yacht. Mais dans son autobiographie, il raconte que Ince survécut trois semaines et reçut une visite de Hearst, de Marion et de lui-même. Or, il existe une photo de Chaplin à la crémation de la victime qui eut lieu deux jours après la croisière. Le chauffeur de Chaplin, Kono, aurait vu Ince transporté avec une balle dans la tête. D'autres ont avancé que les traces de sang provenaient d'un ulcère perforé. Il n'y eut aucune enquête pour clarifier l'affaire. Charlie se maria discrètement à Guaymas, au Mexique avec Lita Grey. Il fit croire aux journalistes qu'il devait partir là-bas pour tourner une scène de son film. La grossesse de Lita fourni une excuse pour changer d'actrice pour la Ruée vers l'or. Ce fut Georgia Hale. Elle avait 18 ans et avait déjà tourné avec Von Stenberg. Chaplin dut donc retravailler l'histoire pour y insérer le rôle de Georgia.

La scène du film ou Charlot passe le réveillon du nouvel an seul car ses invités ont oublié de venir s'inspire d'un incident survenu durant une tournée du jeune Chaplin : il avait convié les membres d'une autre équipe de jeunes acteurs à venir prendre le thé, l'administrateur n'avait rien voulu entendre, et comme personne ne l'en avait informé, Charlie avait attendu en vain ses invités. La célèbre « danse des petits pas », qui constitue le moment fort de la séquence, fut visiblement filmé en musique et chacune des 11 prises que Chaplin a tournées pour ce passage est d'une longueur identique. Mais Charlie n'était pas l'inventeur de cette danse. Elle apparut dans « Fatty cuisinier » en 1918. Roscoe Arbuckle lui aussi piquait des petits pains avec des fourchettes et faisait accomplir à ces jambes bottées miniature un petit numéro de danse. Il n'est pas impossible qu'Arbuckle ait « emprunté » cette idée à Chaplin du temps où tous deux travaillaient chez Sennett. Le 5 mai 1925, Lita Grey donnait naissance à Charlie junior. Cela rapprocha momentanément le couple. Cette naissance fut gardée secrète.

Le film a recueilli un public déçu dans son attente d'une franche rigolade mais ce fut quand même un succès commercial.

Chapitre 11 : le Cirque.

Le 13 octobre 1925, Chaplin se mit au travail sur « le Cirque », une production qui allait connaître tant d'infortunes que son achèvement tint du miracle.

Le rival de Charlot dans le film, Rex, était joué par Harry Crocker. Il avait été lancé par Hearst et Marion Davies qui lui avaient fait rencontrer Charlie. Charlie hésitait entre deux titres pour son nouveau film : le Cirque ou le Voyageur. Henry Bergman apprit à Chaplin à marcher sur une corde raide. Il ne lui fallut qu'une semaine et Charlie ne tomba jamais.

Le 6 décembre 1925, une première catastrophe atteignit la production, lorsqu'un orage d'une violence exceptionnelle endommagea la tente du cirque. Georgia Hale devait être l'actrice principale du cirque mais son contrat qui s'achève le 31 décembre 1925 ne fut pas renouvelé sans qu'on sache pourquoi. Elle avait fait un 11 films jusqu'à ce que l'arrivée du parlant ruine sa carrière à cause de sa voix et de sa diction qui n'étaient pas à la hauteur de son image. La vedette féminine de Chaplin s'appelait Merna Kennedy, l'amie d'enfance de Lita. Lita suggéra son nom et le regretta car Merna devint une rivale. Henry Bergman devait jouer le méchant beau-père de Merna mais il refusa, préférant le rôle du vieux clown.

Le tournage commença le 11 janvier 1926 avec les scènes de corde raide. Mais survint une deuxième catastrophe, on s'aperçut que les rushes était rayés. L'équipe fut renvoyée st remplacée. Il fallait reprendre un mois entier de tournage. Durant l'automne 1925, Lita apprit qu'elle était de nouveaux enceinte.

Les relations de couple se dégradèrent un peu plus. Chaplin souffrait d'insomnies aiguës et se mit à roder la nuit dans la maison armé d'un pistolet à la recherche de maraudeurs. Il prenait des bains et des douches 20 fois par jour. Les tentatives de réconciliation occasionnaient des drames. Sydney, le deuxième enfant de Charlie et Lita naquit le 30 mars 1926. Même le choix du prénom fut l'objet d'une dispute. Après le divorce, elle appela son fils « Tommy ». Charlie était contre le baptême, il pensait que les enfants devaient choisir leur religion quand ils étaient en âge de le faire.

Le tournage continua avec deux interruptions. L'une pour la visite de Raquel Meller, actrice espagnole que Chaplin voulait pour jouer Joséphine pour son projet de film sur Napoléon. L'autre, pour honorer la mort de Rudolph Valentino. Chaplin l'admirait et porta son cercueil. Charlie prit beaucoup de risques en faisant 200 prises avec les lions. Troisième catastrophe, le 28 septembre, le feu se déclara sur le plateau. Totheroh filma neuf mètres sur la catastrophe et sur l'hébétude de son patron qui servirait de pré-publicité au Cirque.

Chaplin renonça à une scène tournée dans un décor de café alors que c'était un bon numéro comique. Fin novembre, Lita quitta la maison avec ses deux fils.

La vie était devenue impossible entre la femme-enfant et son mari exaspéré.

Lita était terriblement jalouse des femmes plus sophistiquées, plus belles et plus intelligentes, qui lui paraissaient avoir un pouvoir bien plus grand que le sien sur son mari.

Chaplin entreprit de mettre le film en sûreté au cas où… Comme si cela ne suffisait pas le gouvernement choisit ce moment pour en réclamer à Chaplin un arriéré d'impôts de 1 113 000 $.

Le 10 janvier 1927, les avocats de Lita déposé une demande de divorce. La demande faisait cinq pages au lieu des trois ordinaires. Elle était remplie de ragots, des insinuations d'infidélité. Les avocats avaient découvert dans un recoin obscur du code des lois californiennes une interdiction de la fellation. Le but de Lita et de ses avocats était de s'assurer d'une part importante des avoirs de Charlie et de nuire à la réputation de Chaplin aux yeux du public.

Les avocats étaient sûrs que leurs insinuations provoqueraient la chute de Chaplin. La demande de divorce de Lita fut publiée sous le titre « Les plaintes de Lita ». Chaplin le déprima. Le 12 janvier, les administrateurs séquestres plaçaient le studio sous surveillance.

La pension de Lita était de 3000 $ par mois mais le fisc avait un privilège sur les avoirs de Chaplin et la pension n'arrivait pas. Mais Chaplin était très aimé et les avocats ne réussirent pas à entacher sa réputation. En France, Louis Aragon, René Clair et Man Ray signèrent une pétition en sa faveur. Le divorce fut jugé le 22 août 1927. Le juge refusa de prendre connaissance du contenu délirant de la plainte. Lita la retira donc et demanda un jugement sur la seule accusation de cruauté. Chaplin dut payer 600 000 $ mais conservait le droit de voir ses fils.

La popularité de Chaplin resta intacte.

À la fin du procès, le Cirque était presque achevé.

Pendant quatre jours, Chaplin et Crocker tournèrent à nouveau les scènes avec la corde raide mais les gros plans posèrent des problèmes quand il fallut les intercaler car entre-temps les cheveux de Charlie avaient blanchi à cause des angoisses du divorce.

Henry Bergman se rappela son choc lorsqu'il vit arriver Charlie avec les cheveux blanchis en une nuit.

La première mondiale du Cirque eut lieu le 6 janvier 1928 à New York.

L'affaire Lita Grey semblait oubliée. À cette époque, Chaplin produisit la Mouette de von Stenberg avec Edna Purviance. Il s'agissait d'un mélodrame banal opposant les deux filles d'un marin-pêcheur. Le film le fut tourné en 1926. Chaplin prit la décision de brûler le film car il ne le jugeait pas assez bon pour être exploité.

La mouette devait s'appeler finalement « A Woman of the sea ». D'après Georgia Hale, il était beau à voir mais incompréhensible.

Chapitre 12 : les Lumières de la ville.

Avant même la première du cirque à Los Angeles, Chaplin s'était déjà mis au travail sans doute à cause du coût de son procès et de l'insistance du fisc. Durant les deux années de production des Lumières de la ville, le parlant avait fait son apparition.

Or, en 1918, un inventeur, Eugène Augustin Lauste lui avait proposé une révolution, le son enregistré directement sur pellicule. Chaplin était intéressé mais Lauste ne répondit jamais.

En 1931, Chaplin déclarait « je donne trois ans au parlant ». Il savait ce qu'il avait à perdre s'il était entraîné de force dans le parlant. La pantomime du vagabond était universelle et le parlant saperait cette universalité et puis quelle voit donner au vagabond ? Ainsi, l'intrigue des Lumières de la ville était autre que celle connue : un clown a perdu la vue au cours d'un accident mais cache son infirmité à sa frêle et nerveuse petite-fille. L'émotion et la comédie devaient provenir des tentatives du clown pour déguiser ses erreurs et ses faux pas en plaisanteries. Chaplin pensait aussi à l'histoire de deux hommes riches s'amusant à offrir un misérable clochard une nuit de luxe et du plaisir avant de l'abandonner, à l'aube, sur le quai d'embarquement où ils l'ont rencontré. Au mois de mai 1928, Chaplin était assez sûr de son affaire pour mettre son équipe au travail sur les costumes, les décors et les accessoires.

Chaplin s'était entiché d'un artiste peintre australien, Henry Clive, auquel il demanda de faire des croquis des décors et des costumes mais en fin de compte c'est Danny Hall qui allait avoir la responsabilité de l'affaire. Clive fut gardé mais pour jouer le rôle du millionnaire. Hannah Chaplin mourut le 28 août 1928. La dernière semaine de vie d'Hannah fut passée en compagnie de son fils et la veille de la mort d'Hannah, les infirmières l'avaient entendue rire avec son fils. Elle fut enterrée au cimetière d'Hollywood en présence de ses trois fils, Charlie, Sydney et Wheeler Dryden. Plusieurs semaines passèrent avant que Charlie ne surmonte son chagrin.

Le tournage des Lumières de la ville commença le 27 décembre 1928. Il avait trouvé son actrice principale ; Virginia Cherill, on ne sait comment. Elle n'avait aucune expérience d'actrice ce qui était un avantage pour Chaplin. La famille de Virginia faisait partie de la haute société de Chicago et désapprouva d'abord son entrée dans le cinéma. La mère de Virginia vint chaperonner sa fille de 20 ans, déjà divorcée. Dès le commencement, Chaplin éprouva des doutes sur Virginia Cherill. De plus, pour la première fois, Chaplin travaillait avec une actrice envers laquelle il n'éprouvait aucune attirance personnelle, ni affection, ni sympathie. Il ne la rencontrait pas à l'extérieur ni ne l'invitait chez lui. Dans son autobiographie, il reconnaît que c'était en partie de sa faute si elle ne l'aimait pas car il s'était mis dans un état névrotique afin de lui demander la perfection. En mars 1929, Chaplin contracta la grippe espagnole et ne put tourner. Il revint en avril et tourna la scène initiale du film, cela ne prit qu'une semaine. Un nouvel incident intervint quand Clive refusa de se jeter à l'eau pour la scène de suicide du millionnaire. Cela mit Chaplin en rage et Clive fut renvoyé. Harry Myers le remplaça. Des travaux de la municipalité sur l'avenue où se trouvait le studio de Chaplin obligea l'équipe à arrêter le tournage pendant l'été 1929. Puis Chaplin tourna une scène de sept minutes qui ne se trouve pas dans le film, il essaye de faire tomber un bout de bois coincé dans une grille d’égoût. On voit cette scène dans le documentaire « Chaplin inconnu ».

En septembre 1929, Chaplin se brouilla avec son assistant Crocker (avec qui il était pourtant ami depuis le tournage du « Cirque »). Crocker dut démissionner. Bergman et Robinson, l'attaché de presse de Charlie, revinrent dans les confidences de Chaplin.

Le 4 novembre 1929, Chaplin reprit les scènes avec Virginia Cerill mais elle ne partageait pas son enthousiasme et cela le bloquait. La jeune femme eut même le culot de demander à Chaplin si elle pouvait partir plus tôt pour aller chez le coiffeur. Chaplin ordonna à Robinson d'avertir Virginia qu'on aurait plus besoin d'elle à l'avenir.

Le jour même, le studio appela Georgia Hale pour remplacer Cherill. Chaplin fit faire des essais à Georgia avec la scène finale du film. Les essais de Georgia sont visibles dans « Chaplin inconnu ». Tout le monde en studio approuva ses essais saufs Carlyle Robinson. D'après lui, elle ne pouvait pas être plus la fleuriste que Virginia ne pouvait être l'entraîneuse dans la Ruée vers l'or. Charlie se laissa convaincre et fut glacial avec Georgia car il croyait qu'elle voulait l'attaquer en justice s'il ne lui donnait pas le rôle. Puis Charlie essaya le rôle de la fleuriste avec une troisième actrice, Marylin Morgan mais au dernier moment, il changea d'avis et congédia la jeune Marylin.

Virginia reprit son rôle mais sous les conseils de Marion Davies, elle marchanda son retour. Elle demanda à Chaplin 150 $ par semaine au lieu de 75 et Charlie céda. À partir de là, Chaplin n'eut plus de problème avec elle. Charlie tourna alors la scène de la party chez le millionnaire et la scène de boxe.

À la fin de juillet 1930, le tournage était quasiment terminé mais Chaplin continua pendant six semaines à faire d'innombrables reprises. Il restait à tourner des reprises de la scène finale. Le 22 septembre, la scène finale était enfin achevée après 17 prises. Chaplin composa ensuite sa propre partition pour la musique du film. Cela dura six semaines.

L'avant-première à Los Angeles fut un désastre. La salle était à moitié plein et le public se montra apathique.

Mais les critiques furent réconfortantes. La première à Los Angeles eut lieu le 30 janvier 1931 dans une toute nouvelle salle de cinéma avec des invités prestigieux parmi lesquels Albert Einstein.

Ce fut un triomphe pour Chaplin. Les ovations à la fin du spectacle effacèrent des mois de labeur et d'angoisse.

À cette époque, le silence de la presse à scandale nous fait mesurer la tranquillité de la vie mondaine de Chaplin. En 1931, sa compagne la plus présente était Georgia Hale. À la fin des années 30, Georgia avait fait découvrir le tennis à Charlie et ce jeu était devenu sa passion. Il le pratiqua jusqu'à tard dans sa vie (en 1953, quand il s'installa en Suisse, il fait construire un court de tennis).

Il jouait au tennis tous les dimanches. Chaplin rencontra Bunuel et Einstein.

Chapitre 13 : loin de tout.

Après les Lumières de la ville, Chaplin quitta Hollywood pendant un an et quatre mois. Les désillusions de l'amour, de la gloire et de la fortune le laissaient quelque peu apathique. Il était obsédé par le sentiment déprimant d'être passé de mode. Il refusa une offre de 670 000 $ pour 26 émissions hebdomadaires à la radio. Carlyle Robinson avait reçu des informations sur des projets d'enlèvement et Charlie se déplaçait accompagné de deux détectives-gardes du corps. Kono et Robinson qui l'accompagnèrent en Europe. Mais Chaplin avait conçu une aversion croissante envers Robinson qui aboutirait à la démission de son collaborateur. Ce fut donc en partie pour éviter la compagnie de Robinson que Chaplin invita pour le voyage son ami Ralph Barton, un caricaturiste et illustrateur célèbre aux États-Unis. Il prit le Mauretania pour aller en Europe. Le paquebot accosta à Porthsmouth. Il rencontra Bernard Shaw à Londres et H.G. Wells avec lequel il était intime. Winston Churchill, qu'il continuerait d'admirer profondément en dépit de leur opposition politique, l'invita à passer le week-end à Chartwell. Lors d'une soirée devant Lloyd George, un des hommes politiques britanniques les plus brillants, Chaplin fit un discours contre le recours croissant à la machine, c'était une genèse des Temps modernes. Chaplin visita l'école de Hanwell où il avait passé les mois les plus solitaires de son enfance. Ce fut l'expérience la plus éprouvante de sa vie. Il devait y retourner pour manger avec les enfants mais renonça. Cela lui valut pour la première fois des réactions défavorables. Puis Chaplin joua les playboys en se lançant dans une série de flirts et d'aventures. Il laissa les photographes le prendre en compagnie d'une succession de jolies jeunes femmes, laissant la presse du monde entier s'interroger sur ses futurs mariages.

Il y eut Sasi Maritsa tout d'abord. Chaplin devait être anobli mais la reine Mary mis son veto à cette cérémonie sous prétexte que la famille royale se trouverait impliquée dans une vulgaire campagne publicitaire en distinguant un comédien de cinéma. En fait le veto fut lié à la mauvaise presse que reçut Chaplin pour son non-engagement lors de la première guerre mondiale. Barton avait connu une rechute dans la dépression et rentra aux États-Unis. D'autres semaines après son retour, il se tira une balle dans la tête. Chaplin parti pour l'Allemagne où il était devenu, 10 ans après sa première visite, aussi célèbre que partout ailleurs dans le monde. Marlene Dietrich l'accueillit. Il rendit visite aux époux Einstein. Albert Einstein rendit hommage à la culture de Chaplin en lui disant : « vous n'êtes pas un comédien, Charlie, vous êtes un économiste ».

L'atmosphère politique était déjà menaçante. La presse nazie se répandit en insultes contre la populace berlinoise, qui perdait la tête pour un comédien « juif » d'Amérique. À Vienne, Chaplin fut transporté au-dessus de la foule. C'est à cette occasion qu'il prononça ses premiers mots devant une caméra sonore disant «Gutten tag ! ».

Il se découvrit des affinités artistiques avec la pianiste Jennie Rothenstein.

Il se rendit à Venise puis à Paris où il rencontra Aristide Briand et reçut la Légion d'honneur. Il fut reçu par le roi Albert de Belgique, homme imposant, qui occupait en face de lui un siège beaucoup plus élevé.

Il se rendit à Nice où son frère Sydney vivait depuis six mois. Sydney s'était décidé à prendre sa retraite et à mener une vie oisive. Sa rencontre la plus importante resterait May Reeves, alias Mizzi Muller, qui allait être durant 11 mois sa compagne exclusive et inspirer largement le personnage de Natacha dans le script Stowaway, d'où naîtrait finalement la comtesse de Hong Kong. Elle fut engagée par Robinson comme secrétaire car elle parlait six langues.

Chaplin fut frappé par sa beauté. Le soir même, elle dînait avec Chaplin qu'elle ne quitta plus.

Aux États-Unis, on parlait de la nouvelle liaison de Charlie. On annonça qu'il allait s'installer en Algérie pour y faire un nouveau film. C'était faux.

Sydney, qui ne supportait plus son inactivité, décida de s'occuper à nouveau des affaires de son frère et réussit à le convaincre de reconsidérer plus sérieusement les accords de distribution en Amérique et en France. Ceci fournit une excuse à Charlie pour se débarrasser momentanément de Robinson. Au retour de celui-ci, Charlie et Sydney repartirent à Paris pour négocier les droits de distribution des Lumières de la ville.

Charlie se rendit à Alger avec May et Robinson réussit à convaincre le couple de se séparer avant de quitter le navire qui les conduisit à Marseille pour éviter toute photo compromettante.

Alors la rupture entre Chaplin et Robinson allait être définitive et amère. Robinson publia un témoignage teinté d'amertume mais authentique sur ses 15 ans au service de Chaplin qu'il intitula « la vérité sur Charlie Chaplin ».

Chaplin alla voir Churchill à Biarritz. Il rencontra le prince de Galles. Charlie se rendit en Espagne pour y voir une corrida. Lorsqu'on lui demanda s'il avait aimé le spectacle, il ne répondit : « je préfère ne rien dire ». Plus tard, il refusa de mettre les pieds dans l'Espagne franquiste, même lorsque sa fille Géraldine s'y établit. Chaplin parti pour l'Angleterre ou la presse était remontée contre lui car il avait oublié d'assister à la Royal Variety Performance.

Pour les Britanniques, c'était une insulte envers le roi. Il s’épencha auprès d'un journaliste et avoua son dégoût du patriotisme qui allait, selon lui, déclencher une nouvelle guerre.

Son opinion était prophétique mais elle n'était pas à la mode en Angleterre en 1931. En septembre 1931, Chaplin rencontra Gandhi qui ne connaissait ni Charlie ni ses films.

Gandhi l'invita à partager ses prières. Chaplin conserverait l'impression d'un « visionnaire réaliste à l'esprit viril et à la volonté d'acier ».

Douglas Fairbanks invita Charlie à Saint-Moritz. Il avait une aversion pour la Suisse mais y reste deux mois. Puis Charlie décida de retrouver son frère à Naples en passant par Milan et Rome où une audience prévue avec Mussolini ne put avoir lieu. Chaplin quitta May à Naples. May publia ses souvenirs en 1935 dans un livre intitulé « Charlie Chaplin intime ». Son livre était une déclaration touchante mais fastidieuse d'affection.

Sydney et Chaplin se rendirent au Japon où ils furent accueillis par la foule. Mais un groupe d'extrêmes-droite, le Dragon noir, projetait un assassinat politique contre Chaplin. Kono, en tant qu'interprète, eut à subir des menaces plus ou moins vagues, jusqu'au soir ou, alors que les frères Chaplin se trouvaient avec le fils du premier ministre celui-ci fut assassiné par six terroristes. Chaplin rentra aux États-Unis en juin 1932 avec une solution pour les problèmes du monde qu'il comptait soumettre à la SDN.

Mais la crise de 1929 avait poussé la majeure partie des employés du studio au chômage.                

Edna Purviance envoya une lettre à Chaplin lui implorant son secours. Il était tombé gravement malade et son père était mort la nuit même où on le transportait d'urgence à l'hôpital.

Chapitre 14 : les Temps modernes.

De retour à Hollywood, Charlie appela Giorgia Hale mais elle lui reprocha d'être restée 17 mois sans lui donner de nouvelles. Elle refusa ses cadeaux et partit en lui demandant de ne pas la rappeler. Leur brouille dura 10 ans.

Durant son absence, Douglas Fairbanks et Mary Pickford s'étaient séparés. Charlie n'était plus en état de lutter contre le parlant. Dans ses passages à vide, il envisageait de tout vendre, de prendre sa retraite et d'aller vivre en Chine. Il avait bercé l'espoir de rencontrer en Europe quelqu'un qui orienterait sa vie mais sans succès.

En juillet 1932, Joseph Schenck l'invita pour un week-end sur son yacht. C'est là qu'il rencontra Paulette Goddard. Elle était née en 1911. De son vrai nom Paulette Lévy, à 16 ans à elle avait épousé un riche playboy, Edgar James, dont elle s'était séparée l'année même. Elle avait joué de petits rôles. Elle était blonde et Charlie l'avait convaincue de revenir à ses cheveux naturellement noirs.

À présent, les fils de Charlie avait sept et six ans et Lita les avait confiés à leur grand-mère. Ils avaient séjourné en France et avaient tiré parti de la célébrité de leur père pour obtenir l'attention. Lita obtint un contrat pour ses fils pour jouer dans «The Little teacher ». Charlie fit un procès pour s'y opposer et reaganiens. Il écrivit à ses fils pour expliquer que la célébrité à leur âge serait néfaste. Dès lors, Sydney et Charlie juniors se rapprochèrent de leur père. Lita Grey entama une carrière de chanteuse de vaudeville qui fut brève et Charlie voulant protéger ses enfants exigea l'ouverture d'un compte d'épargne hebdomadaire. Le fisc réclamait encore de l'argent à Chaplin, une partie du matériel du studio fut vendue à bas prix. Le studio demanda un redressement sur les pertes intervenues en 1926 avec la production par Chaplin du film de Stenberg Sea Gulls. Le fisc accepta à la condition que le film soit détruit. Willa Roberts, la rédactrice en chef du Woman’s home companion réussi à convaincre Chaplin d'écrire ses souvenirs de voyage. Cela devint «A comedian sees the world » paru sous forme d'articles dans le journal de Roberts puis en livre.

À cette époque, Paulette Goddard illuminait la vie de Charlie et fit le bonheur des fils de Chaplin. Malgré le fisc, Chaplin s'acheta un yacht en 1933, le Panacea. C'est à son bord que Chaplin commença de travailler au scénario de ce qui deviendrait les Temps modernes. Chaplin s'intéressait à l'économie. Après avoir lu «Social credit » de Major H. Douglas qui avait une théorie sur la relation directe entre le chômage et la faillite du profit et du capital. Ce livre l'avait convaincu de convertir ses bons du trésor et ses actions en liquidités et ainsi, il ne fut pas touché par la crise de 1929.

Chaplin pensait que l'humanité devrait profiter de la machine et que celle-ci ne devrait pas signifier la tragédie et la mise au chômage. Il espérait des heures plus courtes pour le travailleur est un salaire minimum pour tout travail qualifié et non qualifié.

Il avait cherché la Solution économique pour sauver le monde et avait écrit pendant son séjour au Japon. Il voulait faciliter la circulation de la monnaie en Europe et maintenir le pouvoir d'achat parallèlement au potentiel de production. Ceci impliquait la création d'une nouvelle monnaie internationale. En termes politiques, la solution économique de Chaplin incarna davantage l'utopie capitaliste que le socialisme dont on l’avait accusé. Dans les temps modernes, le vagabond est un anarchiste qui s'avoue comme tel. Le premier scénario des Temps modernes était intitulé « Commonwealth». En septembre 1933, Carter de Haven devint l'assistant général de Chaplin.

Kono, le chauffeur et majordome japonais de Chaplin s'était senti évincé par Paulette Goddard à Summit drive et avait voulu partir. Charlie lui trouva une place chez United Artists à Tokyo. Le tournage des Temps modernes commença le 11 octobre 1934 par la scène dans le bureau du patron de l'usine. Officiellement, Chaplin était encore contre le parlant mais en privé il avait fait des essais de son fin novembre 1934 avec Paulette.

Leurs voix passaient bien à l'enregistrement et Chaplin en fut satisfait. À cette date, il semblait résolu à faire un film parlant. Un script de dialogues fut préparé pour tenter les scènes. Ce script existe toujours. Aucune scène avec dialogue ne fut tournée dans les Temps modernes.

Chester Conklin, qui avait travaillé si souvent avec Chaplin depuis « Pour gagner sa vie » fut engagé dans le rôle du vieux travailleur à la moustache tombante qui se fait prendre dans les roues dentées d'une machine.

Une fin différente avait été tournée, Paulette Goddard était devenue une nonne. La décision de changer la fin fut prise en juillet/août 1935.

Charlie montra le film à ses deux fils. Paulette découvrit à son tour que le travail de Chaplin ne laissait aucune ouverture pour une vie personnelle mais contrairement à celles qui l'avait précédée, elle accepta cette situation. La musique du film fut enregistrée avec Alfred Newman qui avait déjà travaillé dans « les lumières de la ville » mais Charlie se fâcha avec lui et la musique des Temps modernes fut achevée tristement. Pour ajouter à sa nervosité, Chaplin avait HG Wells pour hôte depuis le 27 novembre 1935. Le film le fut présenté en avant-première à San Francisco, la chanson finale fut glissée.

La presse était partagée entre ceux qui désapprouvaient cette tentative de satire socio-politique et ceux qui regrettaient que le film n'eût pas tenu les promesses du sous-titre : « l'histoire de l'industrie, de l'entreprise individuelle, la croisade de l'humanité à la poursuite du bonheur ».

Charlie avait des soucis personnels. Il y avait des menaces de kidnapping contre ses enfants. Minnie, sa belle-soeur, mourut en 1935. Pendant la maladie de Minnie, Charlie avait écrit à son frère pour lui conseiller d'être « philosophe » et de « reprendre courage ». Après les Temps modernes, Charlie envisageait de travailler sur Napoléon. Ce personnage le fascinait depuis son enfance depuis que sa mère lui avait parlé de la ressemblance frappante entre son père et Napoléon.

Lors d'une fête, Charlie s'était déguisé en Napoléon et Lita Grey en Joséphine.

C'était le Napoléon d‘Abel Gance qui le découragea momentanément de faire quoi que ce soit sur ce sujet. L'idée était revenue durant son tour du monde en 1931. Charlie s'était vu conseiller par Jean de Limur d'acheter les droits du roman de Jean Weber « la vie secrète de Napoléon Ier » mais Weber avait imposé trop de conditions.

En 1933, un jeune Anglais, Alistair Cooke faisait un reportage sur le studio de Chaplin pour le « Manchester guardian ». Il devait aider Charlie à écrire un script sur Napoléon.

Puis Charlie déclara que l'idée était belle mais qu'elle était pour quelqu'un d'autre.

En 1934, les négociations reprirent pour les droits de « La vie secrète de Napoléon » et cette fois Weber céda.

Chaplin acquis les droits pour huit ans. En de Sainte-Hélène ». Il offrait un rôle sur mesure à Paulette. Le scénario relatait la fuite de Napoléon, grâce au sacrifice d'un double qui prenait sa place, à travers Napoléon, Chaplin se proposait de présenter certaines opinions personnelles sur la paix et la politique.

Il écrivit un monologue de l'empereur sur la communauté économique européenne qui anticipait le discours final du « Dictateur ». Le projet Napoléon avait occupé Chaplin pendant près de 14 ans.

En février 1936, Charlie et Paulette partirent en vacances à bord du Coolidge pour Honolulu. La destination finale était Hong Kong. Parmi les passagers se trouvait Jean Cocteau mais la barrière de la langue refroidit le Français et Charlie. Ils arrivèrent cependant à communiquer. Charlie parla de ses projets. Il annonça que son prochain rôle serait celui d'un clown déchiré entre la vie réelle et le théâtre, un présage des Feux de la rampe.

Cocteau évoqua la Ruée vers l'or puis Charlie mima la scène supprimée des Lumières de la ville (celle avec le morceau de bois et la grille). La séparation de Cocteau et Chaplin fut douloureuse à San Francisco. Sur le bateau, Chaplin avait élaboré un script. Un groupe de passagers dont Cocteau, Charlie Paulette, était descendu s'encanailler dans une salle de bal, le Vénus, ou des marins états-uniens dansait avec des « taxis girls ». De cet épisode nocturne et de certains souvenirs de May Reeves allait naître l'idée de « Stowaway » (le passager clandestin). Le script de 10 000 mots d'une histoire située dans un cadre extrême oriental et destiné à Paulette mettait en scène une comtesse russe blanche gagnant sa vie comme taxi girl à Shanghai qui s'introduisait clandestinement dans la cabine un richissime diplomate états-unien.

Ce script sera repris pour « la comtesse d'Hong Kong ». Charlie et Paulette se marièrent à cette époque. Paulette ambitionnait le rôle de Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent mais ne l'obtint pas.

Chapitre 15 : le Dictateur.

Le plus grand clown, la personnalité la plus aimée de son époque, jetait un défi direct à l'homme qui avait provoqué les plus grands crimes et les plus grandes misères humaines de l'histoire moderne. Certains croyaient que Hitler avait adopté la moustache dans l'intention délibérée d'établir une ressemblance avec l'homme que le monde entier adorait.

Konrad Bercovici intenta contre Chaplin un procès en plagiat, affirmant avoir été le premier, au milieu des années 30, à lui proposer de jouer Hitler. Beaucoup plus tard, Chaplin a admis : « si j'avais su l'horreur réelle des camps de concentration allemands, je n'aurais pu réaliser le Dictateur ; je n'aurais pu faire un jeu de la folie homicide des nazis ». La politique mondiale des années 30 effrayait Charlie.

En 1938, Chaplin écrivit une nouvelle intitulée « Rythme » dans laquelle il décrivait l'exécution d'un loyaliste espagnol, un écrivain humaniste populaire. Toujours à propos de l'Espagne franquiste, Chaplin a écrit un poème non destiné à la publication : Pour le soldat loyaliste mort/sur les champs de bataille d'Espagne/forme à terre mutilée/ton silence dit la cause immortelle/la marche intrépide de la liberté/bien que la trahison soit sur toi aujourd'hui/et érige sa barricade de peur et de haine/la mort triomphante a ouvert le chemin/au-delà de la lutte de la vie humaine/au-delà du pal des lances qui emprisonnent/pour te laisser passer.

Chaplin travailla sur le script du Dictateur avec Don James, un jeune marxiste que Chaplin avait rencontré par l'intermédiaire du père de Dan, D. L. James, hôte de la société de Pebble Beach que Chaplin fréquentait.

Charlie se disait anarchiste. Les gens de gauche le fascinaient. Sa compassion vis-à-vis des déshérités était réelle. C'était certainement un libertaire. Le dictateur était le premier film dialogué de Chaplin avec un script complet. Le point de départ du script était la ressemblance physique entre le dictateur et le petit juif. Toutes les premières ébauches commencent avec le retour des soldats juifs au ghetto. En décembre 1938, Chaplin était assuré d'avoir trouvé une grande partie de l'histoire. Le titre «The Dictator » » appartenait à la Paramount et Chaplin du appelé son film « The Great Dictator » ce dont il n'était pas entièrement convaincu. Il déposa alors d'autres titres : « The two dictators », « Dictamania » et « Dictator of Ptomania ».

Sydney revint travailler avec son frère pour la première fois depuis 20 ans car il avait dû quitter la France avec sa nouvelle femme Gypsy. Charlie fit projeter toutes les actualités concernant Hitler. Il disait d'Hitler : « ce type est l'un des plus grands acteurs que je connaisse ». Le script fut achevé le 1er septembre 1939.

Il faisait 300 pages. Charlie nomma Henry Bergman « coordonnateur » et son demi-frère Wheeler Dryden assistant metteur en scène. L'autre assistant, Robert Meltzer, était un communiste convaincu.

Chaplin avait trahi Rollie Totheroh en engageant Karl Struss comme directeur de la photo. Après 25 années de collaboration le coût était cruel. De fait, les raisons de l'insatisfaction de Chaplin n'ont jamais été très claires.

Le rôle de Hannah était destiné à Paulette. Elle négocia un salaire plus important que celui que son mari avait prévu. Chaplin était furieux. Malgré cela, Charlie Paulette continuèrent livre ensemble à Summit Drive durant toute la production du film. Mais lorsqu'ils travaillaient ensemble, la tension était parfois évidente.

Le 9 septembre 1939, le tournage démarrait avec la première séquence dans le ghetto. Le tournage s'arrêta en mars 1940. Chaplin joua ses deux personnages séparément. Il travailla d'abord les scènes du ghetto dans le rôle du barbier. En novembre 1939, Chaplin dut comparaître pour un procès en plagiat contre Michael Kustoff et concernant les Temps modernes mais il gagna. Le 12 décembre 1939, Charlie perdit son meilleur ami, Douglas Fairbanks. Le studio ferma ses portes le jour de l'enterrement.

En décembre 1939, Chaplin commença à tourner les scènes de Hynkel. Chaplin était manifestement plus froid et cassant en dictateur que quand il jouait le rôle du barbier. Le discours d'Hynkel fut improvisé en une langue imitée de l'allemand. En revanche, la scène du globe était élaborée avec précision dans le script. Carter de Haven essaiera plus tard d'entamer un procès en plagiat pour revendiquer la paternité de la « danse du ballon ». En janvier 1940, Jack Oakie entrait dans la distribution pour jouer le dictateur Napaloni. Il fut en bons termes avec Charlie. La fin du Dictateur devait être différente. Le discours du barbier devait être accompagné de scènes se déroulant en Espagne, en Chine et en Allemagne dans un ghetto juif.

À mesure que ce discours touche les personnages, un peloton d'exécution espagnol jette les armes, le pilote d'un bombardier japonais, touché par la grâce, parachute des jouets aux enfants chinois, une parade de soldats allemands marchant au pas de l’oie se transforme en valse, et un membre des sections d'assaut nazies risque sa vie pour empêcher une petite juive d'être écrasée par une voiture.

D'avril à juin 1940, Chaplin travailla sur le texte de son grand discours tout en poursuivant le montage du film. Lorsqu'il tourna la scène du discours, il fit sortir ses assistants communistes car il savait que son idéalisme utopique et son sentimentalisme offenseraient leur orthodoxie marxiste. Le 24 juin 1940, il enregistrait son discours. Il s'agit de l'un des passages les plus controversées de toute son oeuvre mais son jugement nous paraît aujourd'hui fondé. Qu'ils soient de droite ou de gauche, les critiques de Chaplin l'ont accusé de clichés et de vérités d'évidence. Chaplin organisa une série de projections informelles.

Cela lui permit de reprendre le montage pour l'accélérer. Il fit remonter le décor du ghetto pour de nouvelles prises. À la fin septembre seulement, Chaplin s'estima assez satisfait. Il restait très anxieux quant à l'accueil qui serait réservé à son film. 96 % des États-Uniens s'opposaient à l'entrée de leur pays dans la guerre.

Charlie avait reçu des lettres de menace, ce qui l'avait convaincu de l'ampleur des sentiments pro-nazi aux États-Unis.

La première mondiale eut lieu à New York, le 15 octobre 1940. Les critiques états-uniens furent réservés.

En Angleterre, l'accueil en plein Blitz fut plus favorable. Le parti communiste anglais publia le discours final du Dictateur sur une plaquette spéciale.

Chapitre 16 : M. Verdoux.

Au cours de la première du Dictateur, Chaplin fit frémir le public en présentant Paulette comme sa femme. L'aveu tardif de ce mariage excita la presse du monde entier mais le couple savait que l'union touchait à son terme.

Paulette obtiendrait le divorce au Mexique, en 1942, pour incompatibilité d'humeur et du fait d'une séparation qui remontait à un an. Paulette obtenait le Panacea et 300 000 $. Le jugement se fit en l'absence de Chaplin. Il confirma que le mariage avait eu lieu à Canton en 1936.

Chaplin participa à la cérémonie d'investiture de Roosevelt en janvier 1941. Il lut le discours final du Dictateur à la radio pour 60 millions d'auditeurs.

1941 fut une année difficile. Le Dictateur reçut un accueil mitigé aux États-Unis, Charlie était en froid avec le fisc mais la justice lui donna raison.

Il apprécia la compagnie de ses fils qu'il emmena comme chaperons lorsqu'il dînait avec des actrices. Il se montra sédentaire, joua au tennis tous les dimanches. Ces matchs devenaient les rendez-vous de l'élite hollywoodienne. Une des invitées se nommait Joan Barry. Elle avait 22 ans. Elle travaillait comme serveuse lorsque J. Paul Getty, le milliardaire du pétrole, l'avait remarquée et choisie pour faire partie de la cour de jolies femmes qui devaient l'accompagner au Mexique.

À Mexico, elle avait attiré l'attention d'un vétéran du cinéma qui lui avait donné un mot d'introduction pour Tim Durant et ce dernier l'avait invité à dîner avec Chaplin et lui. Elle séduisit Charlie. Il lui fit faire des essais pour l'écran. La pièce «Shadow and Substance » de Paul Vincent Carrol lui sembla un bon sujet pour un film. Il prit Joan sous contrat pour un an et acheta les droits de la pièce.

Il expédia Joan à l'école d'art dramatique de Max Reinhart et lui paya des soins dentaires. Ses amis remarquèrent des signes d'instabilité mentale chez Joan mais Chaplin ne remarqua rien. Au printemps 42 elle rentra ivre et démolit la Cadillac de Charlie. Le contrat fut rompu par consentement mutuel les 22 mai 1942. Il donna de l'argent à Joan en espérant en être débarrassé. Chaplin retourna travailler au studio pour un nouveau montage sonore de la Ruée vers l'or avec une nouvelle musique et avec des commentaires dits par Chaplin lui-même. Le baiser final fut supprimé.

Malgré le départ de Joan Barry, il continua à travailler sur « Shadow and Substance ». La pièce raconte l'histoire de Brigid, une jeune Irlandaise modiste qui a des visions de son homonyme, Sainte Brigid, et travaille dans la maison du révérend chanoine Thomas Skerritt. Les deux assistants du révérend représentaient les deux pôles de la foi : raison et superstition. Une émeute locale, née d'un conflit entre ces deux croyances entraînait la mort de Brigid et conduisait le chanoine à s'interroger sur sa propre foi et sur son orgueil coupable.

Après Pearl Harbor, le personnel japonais de Chaplin fut interné. La guerre affecta d'autant plus Chaplin que ses fils allaient bientôt être appelés sous les drapeaux. Il souhaitait contribuer personnellement à l'effort de guerre.

En mai 1942, il fit un discours pour le comité états-unien pour le secours sur le front russe. Il commença son discours par « camarades » ma affirma être humaniste et non communiste.

En juillet 1942, Chaplin fit un discours par téléphone à un meeting à Madison Square Garden devant 60 000 syndicalistes. À nouveau il réclamait l'ouverture d'un second front pour aider les Russes. Puis il prit la parole à Carnegie Hall, au cours d'un rassemblement organisé par le Front des artistes pour gagner la guerre.

Cet organisme était considéré comme une organisation dangereusement à gauche.

Il obtint son succès habituel. De retour à son hôtel, il apprit que Joan Barry l'avait appelé plusieurs fois. Il la rencontra un mais accompagné par Durant. Après ces discours, il n'était plus le bienvenu chez certains de ses amis. Il accepta encore un discours pour les alliés russes le 25 novembre 1942. Son dernier discours fut enregistré en février 1945 dans les bureaux du consulat soviétique pour être diffusé en URSS.

Le 23 décembre 1942, Joan Barry s'introduit chez Chaplin. Elle sortit un pistolet et menaça de se tuer. Les fils de Chaplin apparurent et il réussit à leur faire regagner leur chambre. Joan affirma plus tard qu'ils eurent des relations intimes.

Elle partit le lendemain après que Charlie lui eut donné de l'argent. Une semaine plus tard, elle revint et Chaplin du appelé la police. Elle fut condamnée à 90 jours avec sursis et reçut l'ordre de quitter la ville. En mai 1943, enceinte, elle revint. Elle fut condamnée à 31 jours de prison. Elle les passa à l'hôpital compte tenu de son état. À cette époque, Chaplin rencontra Ooona O'Neil. Elle était la fille d'Eugène O'Neill. En 1942, à 17 ans, elle fut nommée « débutante numéro un » de l'année.

Elle arriva à Hollywood pour devenir actrice. Elle s'installa chez sa mère. Elle ait des essais pour un rôle dans The girl from Leningrad. Son agent, Mina Wallace, avait entendu dire que Chaplin cherchait quelqu'un pour jouer Brigid mais faire jouer la fille du plus célèbre auteur dramatique états-unien ne l'enchantait guère. Mina Wallace avait inquiété Chaplin en lui annonçant que la Fox s'intéressait à sa cliente et il proposa donc un contrat à Oona.

L'extraordinaire et parfaite aventure amoureuse qui s'ensuivit apporterait à Chaplin un bonheur compenserait tout ce qui lui était déjà arrivé. Ils projetèrent de se marier juste après le tournage de Shadow and Substance. Le projet de film fut abandonné le 29 décembre 1942, deux mois après la rencontre entre Charlie et Oona.

En novembre 1942, Chaplin s'était mis au travail sur ce qui deviendrait M. Verdoux.

L'idée venait d'Orson Wells qui voulait faire un film sur Landru joué par Chaplin. Charlie proposa de lui racheter l'idée pour 5000 $ et Wells accepta à condition que son nom figure sur le générique.

En mars 1943, le projet portait encore le titre Landru.

Puis il deviendrait « production numéro sept Barbe-Bleue » puis Verdoux et enfin « M. Verdoux » en juin 1946.

Début 1943, Oona et sa mère habitaient Summit Drive.

Joan Barry appela pour dire qu'elle était enceinte. Le 4 juin 1943, elle donna l'information à la presse en affirmant que Chaplin était le père. Gertrude Barry la mère de Joan Barry, déposa une requête en paternité contre Chaplin et réclama 10 000 $ à Charlie pour les soins prénataux et 2500 $ par mois pour l'entretien de l'enfant.

Chaplin ne céda pas. Il savait qu'il y aurait procès et que cela lui coûterait cher mais il était d'une intégrité opiniâtre.

Chaplin ne voulut pas reconnaître l'enfant mais accepta de donner 2500 $ en espèces et 400 $ par mois. Oona allait avoir 18 ans et elle pourrait se marier avec Charlie sans l'accord de son père qui était opposé à ce mariage. Harry Crocker se vit confier l'organisation du mariage.

Ils se marièrent le 16 juin 1943. L'armée lui demanda une copie de « Charlot soldat », Chaplin fut flatté que ce film ait encore du succès 25 ans après sa sortie. Il entreprit de restaurer tous ses films. La fille de Joan Barry naquit le 21 octobre 1943. La cour fédérale entreprit un procès contre Chaplin et enregistra les dépositions de dizaines de témoins dont toute l'équipe de Chaplin, ces fils et même Oona. Chaplin fut inculpé le 10 février 1944 de violation du Mann act (destiné à combattre le commerce de la prostitution). Cette joie décrétait qu'il était illégal de faire traverser à une femme les limites de l'État à des fins immorales or Chaplin avait fait venir Joan Barry de Los Angeles à New York. Le jury déclara Chaplin non coupable. Des tests sanguins démontrèrent que l'enfant de Joan Barry n'était pas celui de Chaplin. Cependant un nouveau procès eut lieu en décembre 1944. Oona était enceinte et donna naissance à Géraldine le 1er août 1944.

Édith McKenzie, allait entrer dans la famille Chaplin pour devenir nurse et confidente des enfants de Charlie pendant plus de 40 ans.

Mildred Harris mourut en 1944, Charlie envoya une gerbe d'orchidées de roses et de glaïeuls pour l'enterrement.

Le procès en paternité s'ouvrit le 13 décembre 1943. L'avocat de la partie adverse Joseph Scott était conservateur, avait une foi ardente en Dieu, le pays et le parti républicain ce qui lui rendait Chaplin détestable. Joan Barry affirma que l'enfant avait été conçu le soir où elle était venue armée chez Chaplin. Durant le procès, Scott injuria Chaplin à plusieurs reprises pour le manoeuvrer et l'obliger à se mettre en colère devant le public. Le jury vota par sept voix contre cinq en faveur de l'acquittement. Le juge offrit son arbitrage mais Chaplin refusa et un autre procès eut lieu du 4 au 17 avril 1944. Cette fois le jury était composé de 11 femmes pour un homme.

11 jurés jugèrent Chaplin coupable. Le test sanguin avait donc été totalement négligé. Chaplin dut payer l'éducation de Carol Ann, la fille de Joan Barry, jusqu'à ses 21 ans. Les préparatifs de production de M. Verdoux commencer en 1945.

La censure désapprouva d'entrée de jeu le scénario. La manière de vivre de Verdoux, estime l'Office de censure, exhale un parfum déplaisant de sexe illicite, qui, à notre avis, est condamnable. La séquence d'ouverture initialement prévue ne fut jamais tournée. Elle commençait par un montage de scènes montrant le boum des affaires en Amérique : courtiers affairés, un homme d'affaires dans son bureau prêt à partir pour le golf, un milliardaire sur un yacht luxueux. Une voix devait commenter l'action : « en ces jours glorieux de 1938, tout le monde faisait de l'argent, sauf ceux qui travaillaient pour cela ».

En de voir M. Verdoux qui s'activait comment employer d'une grande banque parisienne. Dans une séquence parallèle, la bourse paniquait, l'homme d'affaires se suicidait, le milliardaire tombait raide mort sur son yacht, M. Verdoux recevait un avis de renvoi avec sa paye. Rollie Totheroh était revenu pour ce film. Wheeler Dryden était là comme metteur en scène associé.

Henry Bergman, la mascotte de Chaplin depuis 1918, était désormais trop malade pour travailler. Il mourut peu après le début du tournage. Sydney devait jouer le rôle du détective Morrow qui arrête Verdoux mais la belle-soeur de Chaplin s'y opposa car elle ne voulait pas voir Sydney tomber malade d'inquiétude comme ça avait été le cas dans le Dictateur. Charlie songea à Edna Purviance pour jouer Mme Grosnay. Elle avait grossi et il ne restait plus de trace de sa beauté. Elle fit des essais et répéta mais cela ne marcha pas et elle ne devait plus revoir Charlie. Elle mourut d'un cancer en 1958. Marylin Nash qui jouait la jeune prostituée était sans grand talent et Charlie finit par l'engager malgré ses doutes. Alfred Reeves qui avait engagé Chaplin chez Karno en 1910 avant de devenir son employé et de protéger la vie privée de Chaplin mourut en 1946.

Le tournage de M. Verdoux s'acheva en septembre 1946. La première mondiale eut lieu le 11 avril 1947 à New York.

La mauvaise publicité du procès Barry et la propagande politique avait joué contre Chaplin. Il y eu des sifflements dans la salle. Les journalistes montrèrent une égale détermination à traquer les opinions politiques de Chaplin plutôt qu'à le faire s'exprimer sur son film.

Chapitre 17 : les Feux de la rampe.

Chaplin se souciait peu de la commission sur les activités antiaméricaines. Il avait toujours pensé qu'il était chez lui aux États-Unis. Il ne cachait point son appui au libéral Henry A. Wallace et au « Doyen rouge » de Canterbury, le révérend Johnson. Il rencontra également Berthold Brecht.

En décembre 1946, Ernie Adamson, le principal avocat de la commission des activités antiaméricaines avait annoncé que Chaplin serait cité à comparaître. Cela fut sans suite.

En mai 1947, cependant, la presse allait encore monter en épingle le refus de Chaplin de prendre la nationalité états-unienne est à nouveau il affirma : « je suis un internationaliste, pas un nationaliste, et je ne changerai pas de nationalité. »

Le 12 juin 1947, Chaplin faisait l'objet d'un débat passionné au Congrès. Le représentant John T. Rankin demanda l'expulsion de Chaplin. Charlie intenta un procès contre Hy Gardner, animateur qui l'avait traité de communiste et de menteur sur la NBC. Chaplin n'attendit pas la convocation de la commission des activités antiaméricaines. Le 21 juillet 1947, les journaux reprenaient le texte d'un message dans lequel Charlie déclarait : « je ne suis pas communiste, je suis un agitateur de la paix ».

Finalement, Chaplin reçut une réponse étonnamment courtoise lui annonçant que sa présence n'était pas jugée nécessaire devant la commission et qu'il devait considérer l'affaire comme close.

En 1948, Chaplin voulut retourner à Londres pour montrer à Oona les lieux de son enfance. Le gouvernement bloqua la demande de visa. Il fut interrogé chez lui par le FBI et par un officier de l'immigration. Cela dura 4 heures. On l'interrogea sur ses origines raciales et sur sa vie sexuelle, ses opinions politiques. On lui accorda son visa. Mais Charlie renonça à partir car le fisc lui avait réclamé 1 million de dollars d'impôt et avait exigé qu'il laisse 1 500 000 de dollars en dépôt.

À cette époque, United Artists, dont Chaplin était propriétaire était endetté et il ne put vendre la compagnie à cause d'une mésentente avec l'autre propriétaire Mary Pickford.

Le 7 mars 1946, Oona donna naissance à Michael, le 28 mars 1948 à Joséphine et le 19 mai 1951 à Victoria.

L'écriture du script de Limelight (encore intitulé Footlights) prit trois ans à Chaplin. L'histoire elle-même était précédée de deux longs flash-back relatant la vie des deux principaux personnages, le clown Calvero et la jeune danseuse Terry. Chaplin a révélé que le sujet lui avait été suggéré par le souvenir d'un célèbre comédien états-unien, Frank Tinney, qu'il avait vu sur scène lors de sa première tournée à New York et qu'il avait revu des années plus tard quand Tinney avait perdu la gloire. Chaplin annonça à ses fils que les Feux de la rampe serait son plus grand et son dernier film. Déçu par les États-Unis et satisfait par sa famille, il voulait prendre sa retraite. Son fils Sydney junior allait jouer le rôle du compositeur et Charles junior héritait quant à lui d'un petit rôle de clown dans le ballet. Géraldine, Michael et Joséphine devaient jouer trois gamins qui regardaient avec curiosité Calvero rentrer chez lui éméché. Wheeler Dryden jouait le rôle du médecin qui soigne Terry après sa tentative de suicide. C'est seulement à cette époque que le lien entre Wheeler et Charlie furent rendus publics. Pour trouver l'actrice principale, Charlie passa cette annonce dans la presse : « cherche jeune fille pour jouer le principal rôle féminin face à comédien considéré de notoriété publique comme le plus grand du monde ».

Claire Bloom fut contactée par un ami de Chaplin pour jouer Terry. Arthur Laurents lui téléphona pour que l'envoi des photos au studio mais elle oublia si bien que c'est Chaplin lui-même qui lui réclama les photos.

Elle fit les essais mais Chaplin mis de temps à se décider pour lui donner le rôle. À cette époque, la vie mondaine de Chaplin était beaucoup plus calme que par le passé à cause des idées politiques de Charlie et du climat imposé par McCarthy.

Cette fois Karl Struss remplaça Roland Totheroh comme directeur de la photographie, Totheroh n'étant plus que consultant. Pour le décor du film, c'est un collaborateur de Jean Renoir, Eugène Lourié qui fut choisi.

L'aspect le plus émouvant des feux de la rampe reste l'apparition de Buster Keaton aux côtés de Chaplin dans un numéro musical farfelu. Keaton travailla sur le film pendant trois semaines. En l'employant, Chaplin faisait un geste généreux car Keaton n'avait plus joué dans une comédie depuis des années et il était complètement oublié. Mais certains des gags et de Keaton devaient être un peu trop étincelants car, au vu des rires qu'ils déclenchaient aux rushes, Chaplin ne jugea pas nécessaire de les introduire dans la version finale du film. Il réussit à caser le numéro de la puce savante, après 30 années de tentatives diverses, qu'il avait interprété pour la première fois sur le plateau du Kid. Après la première du film, Charlie partit pour New York avec le pressentiment qu'il ne reviendrait pas à Los Angeles. À New York, Chaplin assista à un récital d'Édith Piaf. Les critiques furent favorables aux Feux de la rampe.

Le 17 septembre 1952, la famille Chaplin embarqua à bord du Queen Elizabeth. C'est sur le paquebot que Charlie apprit l'annulation de son visa de retour par l'Attorney General des États-Unis. James McGranery. Chaplin n'avait le droit de retourner dans le lieu où il habitait depuis 40 ans.

Chapitre 18 : l'exil.

Arrivé à Southampton, en Angleterre, Chaplin affirma aux journalistes qu'il retournerait aux États-Unis et ferait face aux accusations. Il raconta qu'il avait l'idée d'un film sur un personnage déchu arrivant au nouveau monde. À la suite d'une blessure à la tête, cet homme se voyait infligé d'une maladie nommée chryptosthénie qui le faisait s'exprimer dans une langue ancienne. Comme personne ne pouvait le comprendre aux guichets de l'immigration, on lui permettait de passer tous les tests de langage possibles.

Le parlement britannique pressa le Foreign Office d'agir auprès du gouvernement des États-Unis pour qu'il autorise Chaplin à retourner sans entrave dans ce pays. McGranery fut obligé de reconnaître qu'il avait engagé son action sans consulter aucune autre instance gouvernementale. On savait en fait que le Département d'État et de nombreux officiels de Washington avaient été atterrés par les vives réactions que provoquait cette affaire partout dans le monde. Même Richard Nixon, alors sénateur, trouvait qu'on en faisait trop contre Chaplin. À Londres, les Chaplin dînèrent avec le fils de Douglas Fairbanks et avec Laurence Olivier puis ils rencontrèrent Toscanini.

La première mondiale des Feux de la rampe eue lieu le 23 octobre 1952 et fut retransmise à la télévision. À Paris, le film le fut encore plus généreusement fêté. Le président de la République invita les Chaplin à déjeuner.  Charlie fut fait officier de la Légion d'honneur. Ils dînèrent avec Aragon, Picasso et Sartre. Picasso reçut Chaplin dans son atelier pour lui montrer ses toile et Charlie en échange fit une pantomime et la danse des petits pains.

Aux États-Unis, les chaînes de distribution retirèrent les Feux de la rampe après quelques séances. La piplette numéro un aux États-Unis, Hedda Hopper publia contre Chaplin une diatribe fameuse. Chaplin récupéra sa fortune car il avait donné procuration à Oona juste avant de partir. Elle partit à Hollywood pour liquider les avoirs de Charlie. Elle découvrit que depuis leur départ, le FBI avait interrogé les domestiques pour tenter d'établir des preuves de turpitude morale dans leur maison. On avait passé au crible les circonstances du divorce avec Paulette Goddard.

Évidence, le FBI avait besoin de trouver quelque chose pour étayer les accusations de l'Attorney General. Même Lita Grey fut interrogée mais elle refusa de donner des informations. Wheeler Dryden allait être aussi victimes des agissements du FBI. Il mourut en 1957. Après avoir vécu dans un délire paranoïaque, il se croyait persécuté par le FBI.

Les Chaplin optèrent pour la Suisse pour des raisons financières. Ils s'installèrent à Lausanne et cherchèrent une résidence permanente. En janvier 1953, ils s'installèrent au manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey. L'une des caves avait été réservée aux archives de Charlie : scripts, carnets de bord du studio, livres de montage, films, négatifs. Les Chaplin étaient servis par 12 domestiques. Chaplin engagea Rachel Ford comme secrétaire. Elle avait atteint un grade élevé dans les FFL puis avait travaillé pour le Mouvement européen. Elle travailla pour les Chaplin pendant plus de 30 ans.

Les Chaplin se considérèrent comme partie intégrante de la communauté locale ce qui ne les empêcha pas de se battre pendant des années contre les autorités locales qui leur imposèrent le voisinage avec les militaires qui s'entraînaient au tir.

En 1955, Chaplin déposa une protestation en règle mais les entraînements continuèrent. En mars 1953, le studio et la maison de Beverly Hills furent mis en vente. En avril 1953, Chaplin renonça à son visa de retour aux États-Unis. Oona obtint un passeport britannique car elle avait renoncé à la citoyenneté états-unienne. Le dernier lien avec les États-Unis serait rompu en mars 1955, quand Chaplin vendit ses dernières actions de United Artists. En juillet 1955, Chaplin déjeuna avec Chou En-lai, le premier ministre chinois.

En 1957, il fit la connaissance de Khrouchtchev à Londres. En 1954, Chaplin reçut des attaques des États-Unis car il avait accepté le prix pour la paix mondiale remis par une organisation communiste.

Il remit l'argent du prix à l'Abbé Pierre. En 1954, Chaplin lança son nouveau projet «The Ex-King » qui allait devenir « Un roi à New York ». Il pensait alors que ce serait un genre de comédie musicale. Il travailla sur le script en 1954 et 1955.

Jerry Epstein, le producteur de Chaplin, fonda avec lui une nouvelle compagnie, Attica. Kay Kendall devait jouer le rôle féminin principal mais Chaplin détesta le rôle qu'elle avait dans « Geneviève ». Alors il choisit Dawn Adams qu'il avait rencontrée à Hollywood avant son départ. Michael Chaplin joua le rôle du garçon dont les parents sont victimes de la chasse aux sorcières. Avec « Un roi à New York » Chaplin, après avoir défié la tyrannie des dictateurs européens attaqua la paranoïa destructrice qui s'était emparée de l'Amérique. Le film ne fut pas projeté aux États-Unis avant 1976.

Les parents de Michael auraient souhaité qu'il prenne au générique le nom de John Bolton, pour ne pas exploiter celui de Chaplin, mais l'enfant avait insisté pour conserver son nom.

Le tournage eut lieu du 7 mai au 28 juillet 1956. Ce fut le plus court tournage de Chaplin. Après, il donna une conférence de presse dont furent exclus les journalistes états-uniens.

Le 23 août 1957, Oona donna naissance à Jane. Un roi à New York sortit le 12 septembre 1957. Les presses britanniques et françaises furent favorables au film. La campagne contre Chaplin continua aux États-Unis.

Chaplin n'avait pas son étoile sur Hollywood boulevard parce que les propriétaires du voisinage avaient protesté.

Le fisc lui réclamait encore 1 100 000 $ d'arriérés. En décembre 1958, la réclamation fut abaissée à 452 000 $ et Chaplin dut s'exécuter.

Lors des interviews Chaplin déclara vouloir faire revenir le vagabond et en couleur.

En 1959, il déclara : « j'ai eu tort de le tuer. Le petit homme avait sa place à l'ère atomique ». Son intérêt pour le vagabond était revenu quand il monta « The Chaplin Revue » avec des scènes de « Comment on fait des films ».

Pour la première fois, le public allait voir des scènes où Chaplin jeune apparaissait sans son costume. La famille Chaplin voyagea en 1961 en Extrême-Orient.

En 1962, ce furent les dernières vacances à réunir toute la famille à Venise, Paris et Londres. En 1962, Chaplin fut nommé honoris causa de l'université d'Oxford puis de l'université de Durham.

Le 8 juillet 1962 Oona donnait le jour à Cristopher. Les enfants devaient apprendre à ne pas déranger les activités de papa ce qui provoqua une incompréhension occasionnelle avec les enfants. Tous les enfants se sont retrouvés isolés de leurs camarades. Leurs amis faisaient l'objet d'un examen rigoureux et se voyait rarement encouragés. Charlie avait des difficultés à faire des réprimandes et Oona aussi.

Ce travail incombait à la nurse ou à Miss Ford. Une certaine forme de réticence, voire de fuite, allait caractériser bientôt les relations entre les parents et les enfants.

Ce fut Géraldine qui fut la première rebelle car elle quitta le domicile familial pour aller étudier à la Royal Ballet School.

Michael la suivit de près. Il allait se droguer (brièvement), entré à l'Académie royale des arts dramatiques, jouer dans des films, enregistrer de la musique pop, se marier et avoir un enfant.

En 1965, Michael réclama l'aide publique. Mais il se réconcilia totalement avec sa famille avant la mort de son père.

Chaplin commença à rédiger ses mémoires après avoir terminé Un Roi à New York.

En 1964, Chaplin assiste à un gala de Maria Callas à l'Opéra de Paris. Il envisageait lui-même de composer un opéra sur Tess d’Urberville.

Il parlait aussi décrire une arlequinade pour son fils Sydney.

« Histoire de ma vie » paru en septembre 1964. Les critiques furent presque unanimement favorables. Il est difficile d'admettre que Chaplin n'ait pas mentionné Totheroh, Bergman, Eric Campbell et Georgia Hale, Wheeler Dryden.

Chapitre 19 : la Comtesse d'Hong Kong et les dernières années.

La comtesse d'Hong Kong est essentiellement une remise à neuf de Stowaway.

Durant la préparation de ce film, Chaplin perdit son dernier lien avec son enfance. Sydney mourut à Nice le 16 avril 1965, le jour même de l'anniversaire de Charlie. Durant l'été 1965, Chaplin fut co-lauréat avec Ingemar Bergman du prix Érasme.

Le tournage de la comtesse d'Hong Kong commença le 25 janvier 1966 et finit le 11 mai 1966.

Beaucoup plus tard, Marlon Brando allait tenir des propos désobligeants sur ce film. Pour sa part, Sophia Loren adorait Chaplin et se révéla merveilleusement sensible à sa direction. Pour le second rôle, Charlie avait engagé Tippi Hedren et son fils Sydney.

Un documentaire sur le tournage de la comtesse d'Hong Kong devait être tourné mais Chaplin refusa.

Une semaine avant la fin du tournage, Chaplin endossa le costume de son dernier rôle au cinéma. Il jouait un vieux steward victime d'un sévère mal de mer. C'était l'un de ses numéros favoris et il fit sa sortie sur le même numéro de mime que dans ses premières prestations à l'écran. Les critiques anglaises furent mauvaises. Sortir une gentille comédie romantique la même année que les 12 salopards et le Lauréat était un anachronisme presque incompréhensible.

Les critiques françaises et italiennes furent meilleures. La chanson du film « This is my song » fut un grand succès international.

Quand Chaplin lut les critiques anglaises, il fut d'abord surpris. Puis il s'en remit, et reprit confiance parce que le public l'aimait.

En 1965, Michael Chaplin écrivit un livre sur sa vie avec deux « nègres » mais le style qu'on lui donna ne lui plaisait pas et il fit un procès pour arrêter la publication du livre.

Pourtant le livre sorti quand même après révision du texte. Il était touchant avec des réflexions intelligentes. Michael exposa les difficultés qu'il avait à être le fils d'un homme de génie.

En octobre 1966, Charlie se cassa la cheville. C'était la première fois de sa vie qu'il se brisait un membre. Dès lors, Charlie allait connaître les assauts du grand âge.

Il se lança dans un nouveau projet, The Freak, une comédie dramatique sur une jeune fille qui se réveille un matin en découvrant que des ailes lui ont poussé.

Le rôle était destiné à Victoria, sa troisième fille.

En 1969, Victoria quitta la famille pour rejoindre son amoureux, l'acteur français Jean-Baptiste Thierrée. Tous deux se consacrèrent au cirque. Ce fut un coup pour Charlie qui voyait son projet de film vaciller. Oona et Jerry Epstein s'étaient rendu à l'évidence : les forces physiques de Chaplin ne pouvaient plus soutenir sa volonté créatrice.

Le 20 mars 1968, Charlie junior mourut d'une thrombose.

Au début des années 70, Chaplin consacra toute son énergie à remettre en exploitation ses vieux films.

En 1970, il composa une nouvelle partition pour le cirque et enregistra lui-même la chanson « Swing, little girl ». En 1971, le 21e festival de Cannes créa une récompense spéciale pour l'ensemble de son oeuvre, il fut également fait commandeur de la Légion d'honneur. Les États-Unis l'invitèrent mais Chaplin hésita à accepter.

S’il accepta, c'est parce qu'il avait l'intention d'examiner une nouvelle caméra qui pouvait faciliter le travail d'impression sur The Freak. Les Chaplin arrivèrent à New York le 2 janvier 1972 et furent accueillis par une centaine de journalistes. Chaplin retrouva Claire Bloom et Paulette Goddard et put leur parler lors d'un gala en son honneur.

Chaplin reçut la médaille Handel, la plus haute récompense de la ville de New York. À Hollywood, il reçut un Oscar spécial.

Là, il revit Georgia Hale et Jackie Coogan. Coogan était devenu gros et chauve mais Charlie le reconnut et éclata en sanglots. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Lors de la cérémonie des Oscars, Charlie fut trop ému pour dire autre chose que merci mais il s'arrangea pour improviser un petit numéro avec un chapeau melon qu'il fit sauter sur sa tête. En septembre 1972, Chaplin reçut une mention spéciale du Lion d'or du festival de Venise et « les Lumières de la ville » furent projetées sur la place Saint-Marc.

De retour en Suisse, il écrivit un nouveau livre « My life in pictures ».

En mars 1975, il retourna à Londres avec sa famille pour être nommé chevalier par la reine. Puis il composa une musique pour « l'Opinion publique » et effectua quelques coupures dans le film là où l'action lui semblait trop sentimentale. Dans les derniers moments de sa vie, Charlie lut Oliver Twist, bricola sur le script de « The Freak ». Il n'était pas religieux mais ne craignait pas la mort. Le 15 octobre 1977, Chaplin fit sa dernière sortie hors du manoir. Il assista à un spectacle du cirque Knie à Vevey.

Au cours de la nuit de Noël, Charlie Chaplin s'éteignit paisiblement dans son sommeil. L'enterrement eut lieu le 27 décembre 1977 à l'église anglicane de Vevey.

Ce fut selon les voeux de Charlie une cérémonie strictement familiale.

Le 2 mars 1978, le cercueil de Chaplin fut volé. C'était un enlèvement posthume. Un mystérieux M. Cohat (ou Rochat) téléphona pour réclamer 600 000 fr. suisses en échange du corps. Les deux coupables, étaient de pauvres maladroits, Roman Wardas, un mécanicien polonais de 24 ans et Gantcho Ganev, 38 ans, mécanicien de Lausanne exilé de Bulgarie. Ils espéraient monter un garage avec l'argent. Puis ne voyant pas venir l'argent, ils menacèrent de tirer dans les jambes de Christopher Chaplin. Cristopher fut protégé par la police. Les deux hommes furent appréhendés dans une cabine téléphonique tandis qu'ils appelaient Géraldine Chaplin.

En retrouva le cercueil enterré dans un champ de blé, près du village de Noville. Le propriétaire du terrain érigea une simple croix de bois ornée d'une canne en souvenir.

Wardas fut condamné à quatre ans et demi de prison et Ganev à 18 mois avec sursis pour « trouble du repos d'un mort et tentative d'extorsion ».

 

 

 

 

 

 

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01 août 2017

Charlie Chaplin était-il Français?

Charlie Chaplin était-il Français? L'enquête des services secrets britanniques.

Slate.fr — 17.02.2012 - 14 h 05, mis à jour le 17.02.2012 à 14 h 32

Charlie Chaplin /twm1340 via Flickr CC License by

Charlie Chaplin /twm1340 via Flickr CC License by

Le MI5, les services secrets britanniques, n'ont jamais pu prouver que Charlie Chaplin était né à Londres en 1889 comme il l'a toujours affirmé, révèlent des documents secrets rendus publics vendredi 17 par les Archives nationales du pays et relayés dans le Telegraph.

Le journal explique que le MI5 a enquêté «sur la possibilité qu'il puisse être né à Fontainebleau près de Paris ou à proximité de Melun, tandis que les Américains revendiquaient que son vrai nom était Israël Thornstein et soulevaient l'idée qu'il ait pu être un Juif russe».

Ces dossiers révèlent entre autres que les services secrets britanniques ont fait des recherches sur Charlie Chaplin dans les années 50 à la demande du FBI, quand celui-ci soupçonnait l'acteur d'être un dangereux communiste, le poussant à s'exiler en Suisse en 1952 explique le Guardian.

Le MI5 a notamment noté que dans les années 40, Chaplin avait déclaré à la branche de Los Angeles du Conseil national de l'amitié soviétique américaine:

«Il y a beaucoup de bon dans le communisme. Nous pouvons utiliser le bon et laisser de côté le mauvais.»

Le FBI avait des milliers de pages sur l'acteur et avait demandé au MI5 d'aller rencontrer toutes «les personnes haut placées» à Londres pour établir les liens que l'acteur avait là-bas avec les communistes.

Si aucune trace de la naissance de Charlie Chaplin n'a été retrouvée, ni en Grande-Bretagne ni en France ni en Russie, ce qui est sûr c'est qu'il n'était pas un «bolchevik de salon d'Hollywood», ni un danger pour la sécurité des Etats-Unis explique le Nouvel Observateur:

«L'agence britannique garde un oeil sur la star jusqu'à décider en 1958 qu'elle ne représente pas de menace malgré ses opinons "progressistes". Et des dossiers rendus publics en 2002 montrent que l'anoblissement de Chaplin a été bloqué pendant près de 20 ans, jusqu'en 1975, à cause des soupçons américains.»

Une lettre retrouvée l'an dernier dans un tirroir par la famille de Charlie Chaplin suggérait qu'il était «était né dans un camp gitan à Smethwick, près de Birmingham», des rumeurs sur d'éventuelles origines gitanes que l'acteur s'amusait à alimenter.

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21 mars 2016

Un voile se lève sur le monde de Chaplin

Un voile se lève sur le monde de Chaplin

Avant-premièreIl reste 32 jours avant l’ouverture du Musée dédié au célèbre hôte de Corsier.

Pour faire revivre l’univers de Chaplin, rénover et agrandir le Manoir de Ban et ses dépendances, 40 millions de francs ont été investis, dont une dizaine pour la partie muséale et l’accueil des visiteurs.

Pour faire revivre l’univers de Chaplin, rénover et agrandir le Manoir de Ban et ses dépendances, 40 millions de francs ont été investis, dont une dizaine pour la partie muséale et l’accueil des visiteurs. Image: DR

 

Il faut encore un peu de fantaisie pour s’imaginer ce que sera Chaplin’s World, le seul et unique musée au monde dédié à Charlie et à Charlot, qui ouvrira ses portes au public le 17 avril au Manoir de Ban. Mais les promoteurs – qui ont reçu la presse, hier, à Corsier-sur-Vevey et planchent sur le projet depuis… seize ans – sont confiants: tout devrait être prêt d’ici à 32 jours.

Sur les quatre chantiers en ébullition (la maison où vécut Chaplin avec sa dernière femme et ses huit enfants, le parc, la ferme et le studio, seule construction entièrement neuve), les ouvriers, peintres, électriciens, éclairagistes et les équipes de scénographes s’activent encore dans tous les sens. Pour installer les décors qui ont été préconstruits par une entreprise spécialisée à Turin. Pour préparer les ambiances où se dressera la trentaine de statues de cire imaginées par les équipes du Musée Grévin. Pour recréer, sur 500 m 2 à travers le manoir, l’univers intime où l’homme passa les vingt-cinq dernières années de sa vie et, sur deux étages dans le «studio hollywoodien», un parcours immersif qui conduira le public sur les pas du pantomime comme sur ceux de l’acteur-réalisateur-scénariste-producteur-compositeur.

Le visiteur est l’invité de Chaplin

«Le public entrera dans la maison comme s’il était invité par Charlie Chaplin lui-même, explique Yves Durand, l’un des concepteurs du projet de musée. Dans le manoir, on évoque le monde réel. On y retrouvera des objets et du mobilier très personnels qu’il affectionnait et on abordera des volets privés et publics, comme ses voyages et sa popularité, les scandales qui ont entouré sa vie parfois sulfureuse, son expulsion des Etats-Unis et son amour pour la Suisse.» Sans la moindre censure formulée par les descendants. «A aucun moment nous n’avons viré à l’hagiographie. Mais la seule exigence de la famille, qui a ouvert ses archives personnelles, s’est fixée autour de la véracité historique de tout ce qui est raconté à travers le musée. Pour nous, cette rigueur scientifique et la recherche d’authenticité sont même devenues une véritable obsession qui a fini par guider toute la conception de l’exposition», assure le passionné.

Cette première étape de la visite permettra au public de traverser la bibliothèque où le maître aimait se réfugier, le salon où il recevait les célébrités du monde entier, ainsi que la salle à manger où la famille se réunissait à heures fixes. A l’étage, la chambre d’Oona jouxte celle, toute en simplicité, où l’artiste s’est endormi le 25 décembre 1977, et d’autres pièces plus thématiques retraceront, en filigrane et à l’aide d’archives filmiques et photographiques, un siècle d’actualité. «Raconter la vie d’un tel homme, c’est raconter un siècle d’histoire mondiale. On a oublié, aujourd’hui, à quel point il était adulé partout où il allait, à quel point, sous couvert d’humour, il a traité dans ses films certains des plus sérieux sujets qui ont jalonné le XXe siècle.»

«On rendra hommage au génie du septième art en décortiquant son art et en faisant revivre tout ce qui fait désormais partie de l’inconscient collectif et du patrimoine de l’humanité»

Après le réalisme au manoir, place à la fantaisie du celluloïd. Dans le studio – le clou de la visite –, le visiteur pourra s’immerger dans l’œuvre de Chaplin et un siècle de cinéma. Sur 1350 m2, huit étapes documentaires ou poétiques ont été imaginées par le scénographe François Confino, avec un théâtre de 150 places, un cirque en hommage aux acteurs du muet et, surtout, la reconstitution d’un plateau de cinéma et de plusieurs rues où se dresseront les décors et les personnages les plus célèbres, puisés dans les 81 courts et long métrages de Chaplin. Le public tanguera dans la cabane en bois de La ruée vers l’or, découvrira les rouages des Temps modernes, traversera La banque, se fera raser chez le barbier du Dictateur… Et les fétichistes du maître découvriront le costume original de Charlot, les premiers contrats signés à Londres, puis à Holly­wood, des Oscars, des scénarios manuscrits… «On rendra, ici, hommage au génie du septième art, résume Yves Durand, en décortiquant son art et en faisant revivre tout ce qui fait désormais partie de l’inconscient collectif et du patrimoine de l’humanité.» Sur un mode ludique et avec un fil rouge d’un bout à l’autre de la visite: «L’envie de déclencher toutes les trente secondes un sourire sur le visage des visiteurs. C’est quand même l’univers d’un clown que le public découvrira.» (TDG)

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11 octobre 2015

inédit de Chaplin

Un Chaplin inédit déniché sur eBay

Par Camille Gévaudan 6 novembre 2009 à 15:27 (mis à jour à 15:29)

Photo de la pellicule découverte par Morace Park

En vente sur eBay, une boîte de film toute rouillée contenant un vieux bout de pellicule. C'est surtout la boîte qui intéressait le collectionneur anglais Morace Park, parce qu' «elle était jolie» . Alors il l'a achetée, pour 3£20 (3,57€). Mais le titre inscrit sur la première image de la bobine, Charlie Chaplin in Zepped , lui a fait prendre conscience qu'il ne s'agissait pas simplement d'un «vieux film» comme le décrivait l'annonce de vente. Park raconte au Guardian qu'il s'est renseigné sur le web : «Je l'ai googlisé, et je n'en ai trouvé aucune trace sur Internet.» . Puis il s'est adressé à un de ses voisins, ancien employé du British Board of Film Classification, qui a lui-même associé à l'enquête Michael Pogorzelski, historien du cinéma et directeur des archives de l'académie américaine des arts et des sciences du cinéma.

Le verdict de l'historien est incroyable : «C'est une trouvaille extrêmement intéressante. Un film de Charlie Chaplin inconnu et non référencé.» La pellicule de nitrate, datée de décembre 1916 et éditée en Egypte, contient un petit film 35 mm mélangeant prises de vues réelles de Charlie Chaplin et images d'animation. D'une durée de sept minutes, le film montre Chaplin transporté sur un nuage des États-Unis en Angleterre, puis faisant décoller un dirigeable zeppelin, avant de tourner le bombardier en ridicule en coupant la scène par un plan du Kaiser Wilhem sortant la tête d'une saucisse. Les zeppelins étaient utilisés durant la première guerre mondiale par l'Allemagne, et ont notamment été impliqués dans plusieurs raids contre le Royaume-Uni en 1915. Morace Park et son voisin, John Dyer, ont émis l'hypothèse que le film était une pièce de propagande visant à désamorcer la terreur inspirée par ces engins.

Mais la pellicule ne fut jamais projetée au public. Selon Michael Pogorzelski, il pourrait s'agir d'un montage réalisé par le studio Essanay, avec qui Chaplin avait signé un contrat en 1914 avant de prendre ses distances. Essanay avait la propriété des prises de vues de l'acteur extraites de trois films déjà exploités, mais n'avait pas obtenu son autorisation d'y mêler de nouveaux plans de zeppelins dans un remontage de propagande. «Un acte de création ou de piratage, selon le côté de la barrière duquel vous vous trouvez» , plaisante Pogorzelski. David Robinson, auteur de la biographie Chaplin: His Life and Art , affirme qu'une véritable bataille juridique avait éclaté entre Chaplin et Essanay lorsque le studio avait tenté de recycler un maximum d'images de films précédemment produits, tels que Burlesque on Carmen , pour continuer à tirer profit du succès de la star. La controverse juridique aurait entraîné l'avortement du projet. Mais l'explication de Robinson ne provient que de sa connaissance de la carrière du réalisateur et, n'ayant pas encore visionné la bobine découverte par Park, il n'exclut pas que celle-ci puisse également contenir des images inédites : «Il y a toujours une chance qu'on découvre un tout nouveau gag de Chaplin !» Il estime que sa valeur pourrait alors atteindre les 40000 livres sterling (44600 euros).

La façon dont le film est passé des archives du studio aux annonces d'eBay, quant à elle, reste un mystère. Park et Dyer, actuellement à Los Angeles, continuent leurs investigations.

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18 février 2015

L'HISTOIRE DE "N" DE CHARLIE

L'HISTOIRE DE "N" DE CHARLIE CHAPLIN [Positif (France)]

Cenciarelli, Cecilia
L'histoire des films perdus, inachevés ou non tournés se déroule en parallèle à l'histoire du cinéma elle-même, depuis 4 Devils de F.W. Murnau, un des plus recherchés, à la troisième partie d'Ivan le Terrible par Sergueï Eisenstein, ou l'adaptation par Michael Powell de La Tempête (pour lequel il avait plusieurs versions du scénario et un casting impressionnant). Il y a les films qui n'ont jamais été réalisés parce que leurs réalisateurs sont décédés (l'adaptation de Nostromo par David Lean ; le projet de Luchino Visconti sur À la Recherche du temps perdu de Proust) ou parce que les productions ont été interrompues et abandonnées (Queen Kelly d'Erich von Stroheim ; I, Claudius de Josef von Sternberg). Certains subsistent dans l'esprit ou les archives de leur créateur [Il viaggio di G. Mastorna de Federico Fellini ; Leningrad de Sergio Leone), ou deviennent des obsessions pures et simples (le film de Stanley Kubrick sur Napoléon Bonaparte).Aucun métrage ne reste de certains de ces titres, mais des notes, des traitements, des scénarios combinés à des storyboards, des scénarios de tournage et même des photographies qui permettent des sondages précieux dans la conception et le développement de ces projets. De grands films non réalisés peuvent en fait apporter des éclairages nouveaux sur leur réalisateur en créant une image plus claire de leurs carrières, leurs motivations et leur vision artistique.Dans le cas de Charlie Chaplin, une distinction doit être faite entre les simples notes pour un projet ou pour un film non tourné. La première catégorie consiste d'habitude en quelques pages (parfois quelques lignes) écrites à la main par Chaplin ou, plus rarement, tapées à la machine. À peu près deux cents pages existent et couvrent une foule d'idées. Excepté Rali Story, où il y a une tentative de scénario mais pas vraiment de scénario, il est assez aisé d'identifier ce qui tombe dans la catégorie des projets oubliés et des films non tournés. La richesse des pages accessibles est une clé évidente, mais le facteur le plus important est quand toutes les phases de la création habituelle de Chaplin sont représentées : notes écrites à la main et tapées, corrigées à la main et puis retapées. Il y a aussi des documents accessoires (extraits de presse ou correspondances entre Chaplin et/ou son frère avec le directeur du studio Alfred Reeves) dans lesquels l'implication de Chaplin dans un projet spécifique, à une certaine époque, est clairement exprimée.Le matériel sur le projet Napoléon consiste en 800 pages environ. Cela inclut des recherches assez poussées sur l'empereur, des scénarios divers, des lettres et câbles, des contrats, des extraits de presse et quelques scénarios pleinement écrits. Développer le personnage de Napoléon, étudier ses habitudes et ses railleries, lire ses Mémoires et voir le reflet de l'impact historique de ses campagnes de guerre, fonctionne clairement pour Chaplin comme préparation pour appréhender la dictature.Même si de vagues idées existaient dans l'esprit de Chaplin depuis quelque temps, les racines de sa fascination pour Napoléon peuvent être retracées jusque dans son enfance, en une association reliée à la mémoire de son père et de sa mère. Comme il l'écrit dans son autobiographie : « J'étais à peine conscient de mon père, et ne me le rappelais pas ayant vécu avec nous. Il était lui aussi un acteur de vaudeville, un homme tranquille, menaçant, avec des yeux noirs. Ma mère disait qu'il ressemblait à Napoléon. » Et dans un autre passage, décrivant l'instinct naturel de sa mère pour le théâtre : « Eüe racontait des anecdotes et les jouait, par exemple un épisode dans la vie de l'empereur Napoléon, se dressant sur ses doigts de pied pour attraper un livre dans la bibliothèque, et étant interrompu par le maréchal Ney (ma mère jouant les deux personnages, mais toujours avec humour). »C'est au début des années 20 que l'intérêt sincère de Chaplin pour Napoléon a commencé à s'affirmer. Pour son premier film pour les Artistes Associés, Chaplin voulait rendre hommage à son actrice de toujours, Edna Purviance (pour laquelle il venait d'écrire et de réaliser, en 1923, L'Opinion publique), dans le rôle vedette de Joséphine, la première épouse de Napoléon : « Plus nous plongions dans la vie de Joséphine, plus nous trouvions Napoléon sur notre chemin. J'étais si fasciné par ce flamboyant génie que le film sur Joséphine s'est dissous, Napoléon se profilant de plus en plus comme un rôle que je pouvais jouer moi-même. » Le personnage était toujours dans ses pensées quand il se déguisa en Napoléon pour une soirée costumée donnée par Marion Davies en 1925. C'était à peu près le même costume qu'il utilisa au début des années 30 pour un essai photographique.Parmi les notes écrites à la main pour My Autobiography, il y a celle-ci : « J'avais des connaissances sur Napoléon, d'une manière assez vague. C'était un grand soldat qui a mal terminé. J'ai vu un almanach, le décrivant disant adieu à ses troupes à Fontainebleau... Sa posture, la main dans son gilet, les yeux tristes perçants, m'avaient plus intéressé que la figure du Christ ». Avec son projet à l'esprit, il offrit successivement le rôle de Joséphine à Lita Grey, puis à Merna Kennedy et, en 1926, à l'actrice et chanteuse espagnole Raquel Meller, mais il fut dissuadé de réaliser le film quand sortit en 1927 la fresque épique monumentale d'Abel Gance, Napoléon.Cependant, un article de 1929 montre un renouveau dans son intérêt pour un « film sur Napoléon ». Publié dans le St. Louis Dispatch, il prouve l'intention évidente et profonde de Chaplin de jouer l'empereur. Là on trouve la vision d'un film aux dimensions considérables, appropriées pour un empereur... du Monde! Là aussi, Chaplin montre des signes d'intérêt dans les aspects humain et comique du personnage : « Un paradis! Il y a de l'humour à travers toute sa vie. Ses efforts pour marier ses frères et soeurs, et neveux, et garder de bonnes relations avec sa mère et son épouse, et entre-temps se plonger dans les combats, fournissait beaucoup de matériel pour un spectacle dramatique. [...] Je le montrerai en chemin vers l'Italie pour se faire couronner roi - montrant cette marche vers le trône avec Joséphine à son côté. Napoléon est plus ou moins pompeux, vous savez. Il aimait bien se montrer. »Enfin, une de ses expériences à transformations était juste au coin de la rue. Au début de 1931, sur les talons de la première mondiale des Lumières de la ville {City Lights), Chaplin mit en place un tour du monde sur 16 mois. Des extraits de son journal de voyage personnel ont été publiés sous le titre A Comedian Sees the World. Le tour contribua de manière significative au développement de sa conscience politique. En Europe, il fut accueilli par des foules énormes, aussi bien que par les membres de la vieille aristocratie, des ambassadeurs, des intellectuels, des scientifiques. Avec eux, il discutait de sujets reliés à la situation politique dans le « Vieux Continent », comme de la production de masse, de la science, et du progrès. Distillés dans les scénarios des Temps modernes {Modern Times), et Le Dictateur {The Great Dictator), ces thèmes étaient au centre du projet Napoléon.Étonnamment, des publicités sur le projet Napoléon apparurent partout dans des journaux ; tant et si bien que Churchill les avait lues. Racontant sa rencontre avec ce dernier à Londres, en février 1931, Chaplin écrivait : « Il m'a dit qu'il avait lu que j'avais un projet de film sur la vie de Napoléon. Vous devez le faire, me dit-il. En dehors de l'aspect dramatique, regardez ses possibilités humoristiques. Napoléon dans sa baignoire discutant avec son frère, impérieux, tout habillé, dans ses galons dorés, et se servant de cette opportunité pour placer Napoléon en position d'infériorité [...]. "Ce n'est pas seulement habile psychologiquement, disait monsieur Churchill, c'est aussi de l'action et drôle". »Sydney, le demi-frère de Charlie, considéré comme son principal conseiller (essentiellement sur les sujets financiers), aborde le sujet Napoléon dans cette lettre écrite en décembre 1932 : «Je pense qu'un film dramatique venant de vous sera un grand succès au boxoffice en ce moment, quand des millions de gens attendent de vous entendre dans des films parlants. [...] Je vous conseillerai d'accentuer l'aspect de la vie privée de Napoléon, parce quelle offre de grandes possibilités avec une bonne comédie humaine, et un aspect de Napoléon, qui me semble-t-il, n'a pas été représenté. Par ailleurs, cela permettra d'économiser beaucoup d'argent, qui serait autrement requis dans la description spectaculaire de l'aspect militaire de cette période de Napoléon. »Aussi durant ce tour du monde, Chaplin rendit visite à Jean de Limur, assistant de production de L'Opinion publique, qui lui fit connaître le roman de Pierre Véber, publié en 1925, La Seconde Vie de Napoléon Fr, dont il fit plusieurs adaptations, l'une d'entre elles étant proposée aux Chaplin Studios. Le traitement du roman de Véber par Limur fournit à Chaplin la colonne vertébrale essentielle de son histoire : « Napoléon s'enfuit de Sainte-Hélène avec l'aide d'une doublure, qui a sacrifié sa vie pour que l'Empereur puisse retourner à Paris et détrône le roi, par un coup d'Etat... A la fin on découvre que l'histoire n'est rien d'autre qu'un cauchemar de Napoléon à Sainte Hélène. »En 1932, Chaplin demanda à l'aspirant journaliste Alistair Cooke de l'aider dans la recherche historique pour le scénario. Cookc était un étudiant diplômé de 25 ans, qui vivait aux ÉtatsUnis grâce à une bourse d'un fonds du Commonwealth. L'abondance des notes dans la Chaplin Archive prouve l'implication de Cooke, qui fournissait à Chaplin des descriptions des événements historiques et des rapports sur les habitudes quotidiennes de l'empereur, aussi bien que les détails de son appartement à Sainte-Hélène. Avec les notes d'Alistair Cooke, Chaplin fut capable de ficeler le scénario. Dans une version, il décrit Napoléon étudiant l'atlas du monde avec « rapacité ». Il entre également dans les menus détails du quotidien de l'Empereur. « Il se rasait devant la fenêtre ; le premier valet de chambre lui tendait le rasoir et le bol, le deuxième valet lui présentait le miroir ; ce deuxième valet lui signalait les endroits qu'il n'avait pas rasé. Après avoir rasé une joue, le même système était inversé pour l'autre joue. » Cette situation de comédie avec un valet de chambre, nous la voyons transposée (et avec beaucoup d'efficacité) dans Le Dictateur.Entre-temps, durant la production des Temps modernes, Chaplin commença à écrire sa propre adaptation du roman de Véber avec John Strachey, connu des deux côtés de l'Atlantique pour ses écrits sur le socialisme et les activités antifascistes. Quoique les rapports de production des Temps modernes ne montrent aucune trace de Chaplin travaillant sur Napoléon ou sur sa collaboration avec Strachey, la correspondance du studio fournit une description complète de chaque étape, avec une note de deux pages d'un Strachey tout excité, datée de juin 1935, sur sa collaboration avec Chaplin, sur quoi ils discutaient « cette nuit de février ». Strachey lui envoya ensuite « un scénario plus ou moins complet du dialogue proposé ». « Comme vous pourrez le voir, je n'ai pas cherché à déterminer exactement l'action, ou le travail des personnages quand le dialogue se déroule - parce que je suis sûr que vous serez une centaine de fois bien meilleur à faire cela [...]. Comment se passe la Mass Production ? J'y pense souvent. Je suis sûr que cela sera la plus grande chose que vous ayez faite. » Selon les rapports de production de la Chaplin Archive, c'est la première et seule fois que Chaplin s'est embarqué sur un projet parallèle alors qu'il tourne un film. Cela souligne l'importance de Napoléon pour lui, et le fait que, même avec un scénario dialogué écrit pour Les Temps modernes, il avait un autre projet qui pourrait bien être son film entièrement parlant.La correspondance à propos du projet Napoléon entre Sydney Chaplin et Alfred Reeves (directeur général de Chaplin Film Corporation) est aussi une source capitale. Le 1" juillet 1935, Reeves mentionne à Sydney Chaplin l'intérêt d'acquérir les droits de l'adaptation de Véber par Jean de Limur à un prix raisonnable. En novembre, il mentionne les projets de Charlie de réaliser deux films l'année suivante : « Le premier film sera probablement l'histoire de Napoléon d'après les scénarios dont vous avez acquis les droits. Il est très intéressé par l'idée contenue dans ce scénario [...]. Je crois que c'est son intention d'interpréter Napoléon et il y a un bon rôle pour Paulette comme la fille qui rêve romantiquement de lui. »À peu près à cette époque, les magazines annoncent une fois de plus un film sur Napoléon. Deux pages de Modem Screen suggèrent que Chaplin souffre d'un complexe napoléonien. Le 15 février 1936, le premier numéro du magazine de cinéma indien Les Lumières de la ville, publié à Bombay, rend hommage en couverture à Chaplin et à son nouveau film. À l'intérieur, la critique du film Paramount Les Trois Lanciers du Bengale (The Lives of a Bengal Lancer) saisit l'époque, et rapproche plus que jamais Hitler et Charlie Chaplin. En page 5, le commentateur suggère que Chaplin a peut-être décidé de faire revivre Napoléon dans une perspective pacifiste, inspiré par « factuelle impasse de la Ligue des Nations qui a tout essayé sauf la guerre pour empêcher la guerre ». C'est suivi par une page entière consacrée à Chaplin parlant de Napoléon. L'histoire, même présentée comme un reprint, est maintenant officielle. Chaplin annonce ce rôle tragique comme son premier film parlant et souligne quelques ingrédients qui deviendront fondamentaux dans le scénario du Dictateur : l'idée d'un « double », de « la paix contre la violence », et le désir de diffuser « des idées pacifistes ».Selon les propres paroles de Chaplin et grâce aux copies sauvées de ses scénarios, nous savons que Napoléon n'aurait pas été seulement le premier film parlant de Chaplin, mais aussi le premier film ouvertement « politique humaniste » et un support pour exprimer ce que Chaplin avait ressenti lors de sa tournée européenne, l'effondrement prochain de l'économie et la guerre.Dans le dialogue suivant pour « Napoléon, le pacifiste », Chaplin s'inspire de son « Idées pour les réparations de guerre » et de son expérience en Europe, et il désigne ce qu'il va plus tard livré aux troupes « tomaniennes » : « Le jour de la guerre et de l'agression sera une chose du passé. Nous pouvons accomplir davantage par des traités, par l'amitié, une compréhension commerciale. La révolution future... aura à voir avec les finances et pas avec les armements - des mots nouveaux, des expressions nouvelles, des termes comme socialisme, l'état futur du monde. »« Les gouvernements et les constitutions sont passés de mode, obsolètes, la science mécanique avance avec nous, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les barges en acier, toutes ces choses annoncent la révolution, et nous devons nous préparer pour le futur. L'homme du futur ne sera pas un guerrier, il sera un scientifique. Les futurs gouvernements réaliseront que les religions et les principes moraux sont des problèmes pour l'individu [...]. L'Homme d'État du futur sera le comptable de la Nation, pas un propagateur de principes moraux. »Le rôle principal de Paulette Goddard, la jeune Hannah du Dictateur, reprend l'esprit de la jeune Elaine dans le Historical Fantasy de Chaplin et Strachey. Quand un Napoléon déguisé, maintenant le professeur d'histoire d'Elaine, parle de la cruauté des guerres et des « atrocités du criminel Bonaparte », le personnage de Napoléon ouvre la voie à la propre vision de Chaplin. Comme le barbier juif du ghetto dans Le Dictateur, un mouvement précisément commenté par les critiques de cinéma comme étant « hors personnage ». Chaplin défendait sa liberté artistique dans le New York Times, proclamant : « De quoi s'agit-il ? Peut-être ne devrais-je pas être excusé pour avoir terminé ma comédie sur une note qui réfléchit, honnêtement et radicalement, le monde dans lequel nous vivons, et n'aurais-je pas dû être excusé en plaidant pour un monde meilleur ? Je vous rappelle que c'est adressé aux soldats, les grandes victimes de la dictature. »Bien qu'Alfred Reeves ait signé les droits du roman de Pierre Veber en mai 1936, et que Chaplin n'ait annoncé le projet Napoléon que trois mois auparavant, un des premiers signes de la dernière hésitation de Chaplin sur le projet se trouve dans une lettre écrite par Reeves à Sydney Chaplin et datée du 21 février : « Quand John Stracey était là pour une tournée de conférences, Charlie lui a parlé de l'histoire de Napoléon et il lui a envoyé quelques dialogues, qui semblaient très bons. Je ne sais pas s'il va utiliser cela, mais il dit bien qu'il va faire un film parlant pour Paulette quand ils reviendront, et après, peut-être un autre film pour lui-même, mais bien sûr, vous le savez, il n'y a rien de définitif. »Ensuite, dans une lettre à Reeves du 3 mai 1936, Sydney exprime ce qu'il pense de son frère qui s'attarde sur le projet, et sur le fait qu'il prend trop de temps entre les films. Aussi, dans son rôle habituel de « commentateur européen », Sydney raconte le début d'une pièce à Londres : « En plus de la pièce londonienne, j'ai lu qu'une société à Paris est sur le point de faire un film napoléonien appuyé sur sa vie à SainteHélène, et il y a cent chances sur une que la pièce de Londres devienne un film, il va donc y avoir de la compétition pour Charlie. »Les préoccupations de Sydney sont partagées par Reeves, dans une lettre du 18 mai, bien que Reeves semble plus concerné par les implications de propagande qu'un film sur Napoléon pourrait avoir : « Je crois comme vous, qu'il devrait s'occuper d'une autre comédie de son cru... un film purement comique - un film qui ne pourrait pas être interprété comme étant de la propagande de quelque sorte que ce soit, comme cela a été dans Les Temps modernes. »Ultérieurement, il était clair que Chaplin était prêt à faire une déclaration politique imprudente avec son prochain film et donner libre cours (littérairement et métaphoriquement) à son personnage. Les éléments de comédie de Napoléon, l'expédient narratif de la fausse identité et, plus important, le message pacifiste ont été maintenus et ont amené la construction du Dictateur. Le projet Napoléon fut abandonné durant l'été 1936, quand Chaplin est revenu chez lui après un voyage de quatre mois en Asie du Sud-Est avec Paulette Goddard. La lettre non datée de Chaplin à John Strachey semble conclure l'affaire Napoléon : « Mon cher Strachey, la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt était que, durant mes dernières vacances en Orient, j'ai voulu aller à Londres où je pensais vous voir, mais des affaires urgentes ont surgi quand j'étais au Japon et j'ai été obligé de revenir directement à Hollywood. Depuis, j'ai hésité avec l'idée de faire le Napoléon, mais j'ai différé ce projet pour un temps, afin de faire un film pour Paulette... »Quatre ans plus tard, pendant une conférence de presse pour Le Dictateur, Chaplin rappelait son obsession antérieure, disant à un journaliste : « Chaque acteur a un désir de jouer Napoléon. C'est fini. J'ai joué Napoléon et Hitler et le fou de tsar Paul, tous ensemble dans un même rôle. »* Traduit de l'anglais par Hubert Niogret.CECILIA CENCIARELLI*

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Chaplin comme Charlot

Le Monde
Culture & idées, samedi 30 juin 2012, p. ARH1



Héritages - 1/10 - Chaplin, père du ciné-business - L'Association Chaplin, fondée à la mort du cinéaste par six de ses enfants, protège toujours son oeuvre. L'héritage, considéré comme l'un des mieux gérés du septième art, avait été soigneusement préparé
1. Chaplin, © comme Charlot
Si le vagabond au chapeau melon est une icône connue à Paris, Téhéran ou Bombay, c'est parce que son créateur a, dès l'origine, veillé à garder le contrôle de son oeuvre. Premier volet de notre série d'été sur l'héritage et la postérité de grands artistes du XXe siècle


Il fut un temps où les admirateurs de Chaplin lui reprochaient de « cacher » son oeuvre. Et même de « l'enfermer à la cave ». C'était à la fin des années 1960, à une époque où le cinéaste, bien des années après avoir été chassé des Etats-Unis par le maccarthysme, vivait en famille dans un manoir, en Suisse, à Corsier-sur-Vevey - à quelques kilomètres du lac Léman. Pour ses admirateurs du monde entier, il était alors très difficile de voir ses films. Car jusqu'à sa mort, en 1977, l'artiste contrôla très strictement leur diffusion, raréfiant son image et gardant une main jalouse sur son trésor.Aujourd'hui, ce geste protecteur peut faire sourire : Chaplin est partout. Sa créature burlesque, en guenilles et en moustaches, garde la vivacité d'un jeune homme, inondant salles obscures et salles de classe, bacs de DVD et boutiques de posters, grandes surfaces et Internet. Les hommages tournent en boucle. Ce 29 juin, à La Rochelle, le Festival international du film fête son 40e anniversaire avec une rétrospective Chaplin. Seront projetés dix de ses onze longs-métrages et trois Charlot sur les douze produits par la Mutual, en 1916 et 1917. Le festival Paris Cinéma, du 29 juin au 10 juillet, met également Chaplin à l'affiche, avec Monsieur Verdoux (1947) et Le Cirque (1928).Que s'est-il passé pour qu'un réalisateur invisible devienne populaire ? Plus vivant que jamais outre-tombe ? En vérité, il pourrait s'agir d'un aboutissement. De l'invention d'un auteur par lui-même, le premier du cinéma. Pour comprendre, il faut revenir à 1969. Une copie du Kid est projetée dans une salle, à Paris. Une première depuis la sortie du film, en 1921. Près de cinquante ans d'absence... Chaplin, à cette époque, c'est à la télévision qu'on peut le voir. Cela ne suffit pas à l'Europe des cinéphiles, qui s'est reportée sur Buster Keaton pour en faire le seul génie du burlesque et du muet. Aussi, le 16 avril 1969, le jour du 80e anniversaire de Chaplin, Le Monde publie en guise de déclaration d'amour un appel lourd de reproches. Des institutions et des écoles de cinéma, des associations éducatives et cinéphiles, et même le Conservatoire national d'art dramatique, adressent une supplique à l'artiste, vibrante et amère à la fois : « Pourquoi cacher ces trésors ? Pourquoi avoir créé une oeuvre que nous estimions généreuse, si c'est pour la dissimuler ? A-t-on vu Rembrandt ou Van Gogh enfermer leurs toiles dans leurs caves ? Imagine-t-on Beethoven ou Mozart interdisant que l'on joue leurs symphonies ? » Ce texte sera repris par Pierre Leprohon dans la deuxième édition de son classique, Charles Chaplin, paru en 1970.Accusé de mettre son oeuvre en danger, le cinéaste prétend au contraire qu'il la protège. Et que, avant de penser à la diffuser, il faut la posséder et la contrôler. Avec une ironie certaine, c'est ce qu'il répond à la lettre ouverte du Monde, quelques jours plus tard, dans un numéro de Paris-Match de mai 1969 : « Tout cela est très gentil, j'en prends bonne note, mais si je n'avais conservé mes films avec beaucoup de soin, ils auraient été coupés, mutilés, et je tiens beaucoup à ces films, car je les ai financés moi-même. Et je pense aussi à mes enfants, car s'ils sont un jour ruinés, ils pourront toujours les montrer sous une tente. »Quand il fonde, en 1919, la société de production United Artists avec Mary Pickford, Douglas Fairbanks et David Griffith, Chaplin accomplit un acte commercial mais surtout un geste de modernité. C'est juste avant qu'il n'entreprenne sa série de longs-métrages qui deviendront classiques : La Ruée vers l'or (1925), Le Cirque (1928), Les Lumières de la ville (1931), Les Temps modernes (1936) et Le Dictateur (1940). Pour ces quatre artistes « unis », au sommet de leur gloire, il s'agit d'échapper au contrôle des majors d'Hollywood en train de s'affirmer. Mais il s'agit aussi de défendre les droits des artistes et une certaine idée de l'auteur de cinéma, très inhabituelle alors. Car c'est le producteur, et non le cinéaste, qui détient les droits sur un film, aux Etats-Unis. Cette vision pousse Chaplin à concentrer dans ses mains toutes les étapes créatrices du film. Et c'est ainsi qu'il pose la première pierre d'une oeuvre et d'un héritage. Aussi indépendamment que possible de la ferveur populaire qui l'entoure.Pour Nathanaël Karmitz, directeur général de MK2, société qui distribue aujourd'hui les films de Chaplin dans le monde entier, « il est le premier créateur à industrialiser sa création, le premier à posséder ses studios et à comprendre que la chaîne des droits est essentielle ». Francis Bordat, un des meilleurs spécialistes de Chaplin, ose une comparaison : « Si l'on pense, pour évoquer un autre géant du cinéma américain, que la quasi-totalité de l'oeuvre muette de John Ford a disparu ! Il convient d'admirer chez Chaplin - car c'est aussi en cela qu'il fut un auteur - cette volonté rare de protéger et de continuer à faire connaître son oeuvre. De ce point de vue, il fut aussi, entre autres facettes de son génie, un des pères de la cinéphilie. »Sam Stourdzé, qui a notamment conçu l'exposition « Chaplin et les images » (Musée du jeu de paume, à Paris, en 2005), rappelle que, pour tous ses grands films, Chaplin est à la fois producteur, réalisateur, acteur et compositeur de la musique. Il est bluffé de voir à quel point Chaplin est conscient de ce qu'il entreprend : « S'il y a un héritage chez lui, c'est qu'on a quelqu'un qui contrôle tout. » Dans le cinéma, le cas est très rare, poursuit Sam Stourdzé : « J'ai monté une exposition sur Fellini. Contrairement à Chaplin, il n'y avait pas d'archives unifiées; ce fut incroyablement compliqué. » Autre indice de ce contrôle sur l'oeuvre et même du mythe dont il perçoit les retombées commerciales : Chaplin a fondé lui-même Bubbles Inc., une société expressément consacrée à son image qui gère aujourd'hui les produits dérivés (cartes postales, figurines, objets divers) de Charlot.A la mort de Charlie Chaplin, en 1977, son héritage est d'abord défendu par sa veuve, Oona O'Neill (fille du dramaturge américain Eugene O'Neill, Prix Nobel de littérature en 1936). Cette dernière poursuit la même ligne, très protectrice, voire protectionniste, voulue par son mari. Plutôt que de chercher à diffuser les films, le « bureau » Chaplin qu'anime alors Rachel Ford, véritable business manager du cinéaste depuis les années 1950, dépense son énergie à défendre l'image d'un homme assailli par des rumeurs malveillantes (ses frasques et son goût des très jeunes femmes) et à qui on reproche son supposé communisme en ces temps de guerre froide. « Quand la patronne [Rachel Ford] était absente, je lisais des romans parce qu'il n'y avait rien à faire », se souvient Kate Guyonvarch, qui a commencé à travailler pour le bureau Chaplin comme secrétaire au début 1980.Les riches archives Chaplin dorment alors à la cave, à Corsier-sur-Vevey. Sauf pour Kevin Brownlow et David Gill, auteurs d'un formidable documentaire télévisé, Unknown Chaplin (1983), et pour David Robinson, le biographe du cinéaste (Chaplin. His Life and Art, McGraw-Hill, 1985). Ce dernier souligne l'énergie de Rachel Ford à défendre les intérêts des Chaplin et note que « son obstination à poursuivre la contrefaçon [faisait] l'admiration de Charlie ».Après la mort d'Oona O'Neill, en 1991, les enfants du cinéaste reprennent le flambeau. Six enfants, auxquels devaient s'ajouter « prochainement » certains petits-enfants, sont réunis dans une Association Chaplin, qui a vu le jour à Paris tout en étant régie par le droit suisse. Son objectif est « la protection du nom, de l'image et du droit moral attaché aux oeuvres » du cinéaste et acteur. Un objectif classique. Mais, dans la réalité, l'évolution est spectaculaire. Au nom de la famille Chaplin, Kate Guyonvarch dirige ce nouveau « bureau » Chaplin. Elle le dit avec un certain humour : « Ce n'est pas un genre de club de fans. » Le bureau représente les intérêts de deux sociétés : Roy Export, propriétaire des archives du cinéaste et de celles des studios (photos, correspondance, etc.), et Bubbles Inc., qui gère les droits d'image de Chaplin et le merchandising.Depuis vingt ans, le bureau dessine une politique patrimoniale bien plus dynamique et ouverte sur l'extérieur que par le passé. Mais sans faire n'importe quoi. Sans donner l'impression de vendre une marque ni de polluer l'oeuvre par l'argent. Au point que cet héritage est considéré comme l'un des mieux gérés du septième art. Le résultat ? En vingt ans, Chaplin est redevenu le pionnier du muet et s'est hissé au rang de plus grand cinéaste du XXe siècle. Sa postérité est vivante, ses films sont archi-diffusés, son image est au coeur de la culture populaire.Pour les films, le bureau Chaplin a trouvé en 2001 un accord pour une exploitation mondiale avec MK2, la société de distribution de Marin Karmitz. Au moment même où la cinéphilie se réinvente en DVD et sur Internet, MK2 se lance ainsi dans une grande opération patrimoniale de restauration et de réédition, comparable à ce qui se fait dans les beaux-arts ou en littérature. Pour le cinéma, c'est une première. « Et pour cause, c'est l'art le plus jeune », sourit Nathanaël Karmitz, à la tête de MK2. Dix-huit films sont concernés, de 1918 à 1959. Les précédents sont tombés dans le domaine public, et le dernier film réalisé par Chaplin, La Comtesse de Hongkong, est encore propriété d'Universal. Depuis plus de dix ans, le bureau Chaplin et MK2 ont organisé la ressortie mondiale en salles de certains de ces classiques, ainsi qu'une édition DVD intégrale et soignée. Avec succès. Ainsi, la ressortie en salles du Dictateur en copie restaurée, présenté comme s'il s'agissait d'un nouveau film, a fait plus de 300 000 entrées en 2002-2003.Pour Nathanaël Karmitz, cette réédition des films a permis au cinéaste d'être redécouvert dans certains pays. Comme aux Etats-Unis, où une version restaurée de La Ruée vers l'or est sortie en DVD le 12 juin. « Chaplin était l'un des personnages les plus universels, les mieux connus dans le monde, mais son oeuvre n'était plus accessible. Les gens connaissaient Charlot, nous leur avons fait découvrir Chaplin », résume le directeur général de MK2.Faire redécouvrir les films, c'est l'obsession, aussi, de la famille. En 2001, Josephine Chaplin, l'actrice et fille du cinéaste, confiait au Monde : « Nous sommes horrifiés quand nous apprenons que des enseignants n'ont pas osé montrer un film par peur des obstacles juridiques. Nous sommes là pour que les films soient vus et aimés. » En France, depuis près d'une décennie, les films ont intégré des programmes pédagogiques d'initiation au cinéma dans les écoles, les collèges et les lycées. « Chaque année, ce sont plus de 300 000 enfants qui vont voir Chaplin, hors diffusion DVD », souligne Nathanaël Karmitz. Il existe un effort similaire en Suisse.Le bureau Chaplin réfléchit aujourd'hui avec MK2 à la conception d'« une sorte de coffret d'activités pour les écoles primaires ». Dans beaucoup d'autres pays, des enseignants inscrivent fréquemment les films de Charlot à leur année scolaire. A l'université, le réalisateur est depuis longtemps dans le cycle des séminaires et des colloques. Encore récemment, en 2010, étaient organisées à l'université d'Ohio trois journées d'études.Ces journées sont la preuve qu'aux Etats-Unis, où il tourna la grande majorité de ses films et où il a son étoile gravée dans le trottoir de l'Hollywood Walk of Fame, Chaplin conserve des admirateurs, même si l'oeuvre reste diversement appréciée, sans doute en raison de ses convictions de gauche. Mais c'est au Royaume-Uni, où il est né, où sa statue trône sur le Leicester Square de Londres et où il fut anobli sur le tard, en 1975, que son rayonnement est bizarrement le plus mitigé. « C'est le pays où l'oeuvre de Chaplin est la moins connue », concède Kate Guyonvarch, qui explique : « Oona Chaplin a dit un jour que les Anglais ne pardonneraient jamais à son mari d'être mort «riche, heureux et en Suisse», et que s'il avait été pauvre et malheureux à la fin de sa vie son oeuvre aurait été bien mieux appréciée par ses compatriotes ! »Chaplin fait-il encore recette ? Sûrement, mais difficile d'en préciser l'importance. Le bureau Chaplin refuse de parler d'argent et « ne donne jamais de chiffres ». Mais on a des indices. Les ventes mondiales de DVD de Chaplin se chiffrent en millions d'exemplaires. Des chaînes de télévision en Europe ont programmé des rétrospectives, tout comme une avalanche de salles et de festivals. « La première fois que l'on a rediffusé Chaplin avec Arte pour une programmation de Noël, fait remarquer Nathanaël Karmitz, on a dépassé les 10 % de part d'audience. Je crois qu'il s'agit encore de l'un des trois meilleurs scores de la chaîne. »On a un autre bon indicateur avec les ciné-concerts : un orchestre joue la partition de Chaplin devant l'écran où le film est projeté. Pour ces opérations lourdes, l'Association Chaplin est seule aux commandes. En 2011, leur nombre a doublé par rapport à 2010, une année pourtant déjà faste avec plus de 120 spectacles en France, Allemagne, Suisse, Italie, Luxembourg, Espagne, Scandinavie, Russie, Pologne, Japon, Etats-Unis, Canada... Aux mois de juillet et d'août 2012, une vingtaine de dates sont annoncées dans toute l'Europe - de Montreux à Odessa. Cette hausse n'est pas anodine, car seul Chaplin est moteur d'un phénomène qui n'a rien à voir avec un effet de mode, ou un revival du cinéma des années 1910 et 1920.Autre indice, la cote de Charlot en salles des ventes. En avril, à Los Angeles (Californie), un chapeau et une canne en bambou utilisés par l'acteur pour son personnage ont été adjugés à 100 000 dollars, dont 58 000 pour le seul melon. Lors de la même vente, la toge de Charlton Heston dans Les Dix Commandements ou la veste de Clark Gable dans Autant en emporte le vent ont été cédées à des prix nettement moindres (respectivement 67 000 et 58 000 dollars).En France, l'image de Chaplin demeure excellente et sa réputation sans tache. On donne son nom à des écoles ou lycées, notamment en banlieue parisienne et lyonnaise, à La Courneuve comme à Décines-Charpieu - un excellent indice des valeurs positives, de générosité et de solidarité qui accompagnent une figure publique. Des rues portent son nom à Lille comme à Brest, à Dijon, Villeurbanne, Roubaix, Bourges, Valence, Niort, Roanne, Arles, Villeneuve-Saint-Georges... De même que des centres culturels (comme à Vaulx-en-Velin) et, évidemment, des salles de cinéma. Ainsi, à Paris, deux salles classiques de la cinéphilie de quartier, dans les 14e et 15e arrondissements, anciennement dénommées le Denfert et le Saint-Lambert, sont devenues les cinémas Chaplin - avec l'accord moral de la famille. De la même façon, il existe un Charlie Chaplin Comedy Film Festival, celui de Waterville, en Irlande. Et bien d'autres récompenses, événements et sites portant le nom de Chaplin dont la liste serait fastidieuse.Mais ce sont peut-être les expositions qui témoignent au mieux de la popularité retrouvée de Charlot. Sam Stourdzé, directeur du Musée de l'Elysée, à Lausanne, y conserve depuis peu les archives photographiques de Chaplin : un véritable trésor visuel, qui permet de comprendre à la fois la vision d'un réalisateur et la construction d'une icône. Il avait extrait de ces archives la matière de l'exposition « Chaplin et les images », présentée au Musée du jeu de paume en 2005 avant de triompher dans une dizaine de villes dans le monde; elle tournait encore au Brésil au printemps. Sam Stourdzé affirme qu'« il n'y a pas un pays où cette exposition n'a pas marché ». Le cinéaste a attiré de 100 000 à 300 000 visiteurs dans des musées. « Les parents ont amené leurs enfants, c'était pour eux une occasion de transmettre quelque chose. Après avoir cumulé le million d'entrées, nous avons arrêté de compter. »Cette exposition a profité de l'impulsion donnée par la famille Chaplin à l'exploitation des archives du cinéaste, désormais réparties entre Lausanne pour les photographies et Montreux pour les écrits - deux villes en bordure du lac Léman, à quelques kilomètres de la tombe de Chaplin. L'ensemble des archives est également en passe d'être numérisé par la Cinémathèque de Bologne, en Italie, afin d'être accessible aux chercheurs, mais aussi aux simples admirateurs. Certaines pellicules de films ont également été restaurées par l'institution italienne.Le succès de l'exposition traduit autre chose, une notion déterminante pour la question de l'héritage esthétique. L'oeuvre va largement au-delà des films. « On ne peut mettre de côté la personnalité de Chaplin et l'image de Charlot, tellement emblématiques du XXe siècle », explique Sam Stourdzé. Du vagabond qui crève la faim au dictateur Hynkel, en passant par l'ouvrier dépassé par les cadences infernales, Chaplin est à la fois de son époque et de toutes les époques, moderne et contemporain, confirme Sam Stourdzé. Il est aussi le « petit bonhomme » (the little fellow), le « vagabond » (the tramp), donc un M. Tout-le-Monde qui incarne les masses. D'où un « héritage exceptionnellement tenace », conclut Sam Stourdzé.Le créateur et sa créature furent ensemble la première grande vedette de l'histoire du cinéma. « Madonna plus Michael Jackson », additionne Sam Stourdzé. On l'a oublié mais, il y a près d'un siècle, ce sont des foules ferventes qui l'acclament comme la première célébrité mondiale née d'une culture populaire massifiée. Les hommes politiques, les artistes, les personnalités veulent le connaître à tout prix - pour son plus grand plaisir. Le 9 septembre 1921, quand il rentre à Londres (pour la première fois depuis qu'il est devenu Charlot), Chaplin constate avec une certaine incrédulité « l'hystérie » du public qui l'attend. Il décrit ce retour au pays natal bien des années plus tard dans son autobiographie (Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964). Avec une prose encore saisie par la surprise : « En descendant du train, j'aperçus au bout du quai une grande foule maintenue derrière des cordons et des rangées de policemen. Tout n'était que haute tension, l'atmosphère vibrait. Et j'avais beau être incapable d'assimiler autre chose que toute cette excitation, je me rendis compte qu'on m'empoignait et qu'on me faisait traverser le quai comme si j'étais en état d'arrestation. » C'est un autre trait de génie de Chaplin : avoir su créer un personnage qui, par son triomphe, aurait pu lui échapper, mais qu'il a su maîtriser, notamment avec le merchandising de Charlot.Ainsi, il n'existe pas, à Hollywood ou ailleurs, de parc de loisirs qui porte son nom. En revanche, avec un personnage aussi visuel, comment expliquer l'absence d'un musée Chaplin ? Le succès de l'exposition « Chaplin et les images » montre bien qu'un tel lieu aurait de bonnes chances d'attirer les foules. Il y a bien un projet, mais qui traîne depuis le début des années 2000. Il devrait voir le jour dans le fameux manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où la famille Chaplin emménagea en 1953 et où le cinéaste est mort. Michael Chaplin, fils aîné du cinéaste et d'Oona O'Neill, a été associé au projet dès le début. Mais il n'a pu exprimer son « soulagement » qu'il y a quelques jours, lorsque le canton de Vaud a confirmé un prêt sans intérêt de 10 millions de francs suisses pour soutenir l'opération. Ce Chaplin's World - c'est son nom - devrait ouvrir en 2014, voire 2015. Un moyen de « redécouvrir » l'artiste, pour reprendre le mot de son fils, en recréant son univers esthétique. Le Chaplin's World, qui s'inscrit dans la politique patrimoniale creusée par les ayants droit, est soutenu par les édiles vaudois et une poignée de mécènes, dont Nestlé, l'autre institution célèbre de ce petit coin de la Riviera suisse dont le siège n'est qu'à quelques encablures.Chaplin a un autre atout pour faire scintiller son nom. Et là, il n'y est pas pour grand-chose. Certains de ses héritiers ont repris, à leur façon, le flambeau du spectacle. Logique. Le petit Charles Spencer a embrassé au tout début du XXe siècle la carrière de sa mère, sur les planches. Pour sa descendance, on a d'abord beaucoup parlé de l'actrice de cinéma Geraldine Chaplin, dans les années 1970 et 1980. Puis de Victoria Chaplin et son mari, Jean-Baptiste Thierrée, grands novateurs du cirque. Et voilà que le petit-fils, James Thierrée, par ses spectacles au croisement du cirque, de la performance et du théâtre, est en passe de devenir une des attractions mondiales de la scène. Le voir, c'est faire face avec stupeur à un héritage génétique. Même taille, même corpulence, même allure, même corps caoutchouteux, même sourire, même aura que Chaplin... Mais ce n'est pas Chaplin. Et, pour cela, Jean-Baptise Thierrée est devenu son plus flamboyant héritier.Annonçant la programmation des treize films de Chaplin au Festival de La Rochelle, Stéphane Goudet avait fait dans la provocation : « Dites-moi, les snobs, les las-d'avance, les rabat-joie, pourquoi faudrait-il ne jamais projeter les films de Chaplin ? Déjà vus ? Ni tous, ni par tous, adultes comme enfants. » Il insiste : « On le voit, on le sent, les font-la-moue ont un autre argument : est-ce si bien que cela, Chaplin ? » Oui, c'est bien. George Bernard Shaw disait qu'il était « le seul génie que le cinéma avait donné ». La première vedette de celluloïd, céleste mais surtout terrestre, même près de cent ans après sa création. La preuve ? Il suffit de montrer quelques minutes d'un vagabond à petites moustaches pour que la magie fonctionne comme la première fois. « De 3 à 99 ans », dit Nathanaël Karmitz.

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Rétrospective Chaplin : ses premiers courts-métrages enfin restaurés

Rétrospective Chaplin : ses premiers courts-métrages enfin restaurés

Télérama

Mis à jour le 17/02/2015 à 12h22.

La cane et le chapeau melon : accessoires indispensables de la panoplie Charlot. 

En 1916, après seulement deux ans de carrière, Charlie Chaplin négocie un contrat de 670 000 dollars avec la Mutual Film Corporation pour tourner douze courts-métrages. Une première à Hollywood ! Seul maître à bord, il dispose de son propre studio, d'une totale liberté de création et devient le cinéaste le mieux payé du monde.Véritables laboratoires pour ses futurs longs-métrages Le Kid (1921), La Ruée vers l'or (1925) ou Les Temps Modernes (1936), The Mutuals Comedies, présentées à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé, s'apparentent à des chefs-d'œuvres du genre. Serge Bromberg, président de Lobster Films qui a participé à leur restauration, nous éclaire sur ces films méconnus et pourtant décisifs dans la carrière de Charlot.

Quels facteurs ont poussé Chaplin à dire que « tourner ces films a été le meilleur moment de [sa] vie » ?
Chaplin est une sorte d'Oliver Twist. Il vient des faubourgs de Londres et gamin, il souffrait souvent de la faim. Désormais, à l'âge de 28 ans, il est l'homme le plus célèbre, l'acteur le mieux payé de Hollywood et possède une totale liberté sur le plan professionnel. Cette liberté de création était essentielle pour lui, ne savant pas forcément à l'avance ce qu'il allait tourner. Il pouvait se permettre des folies, se faire construire n'importe quel décor comme un restaurant, un bateau, des grands magasins, puis il arrivait avec sa troupe d'acteurs et tournait sans scénario précis jusqu'à ce que le résultat lui convienne. Il avait la chance de pouvoir modifier ce qui ne lui plaisait pas. Quelque chose d'inimaginable à notre époque !

Comment expliquez-vous que ces courts sont moins connus que ses longs ?
Tout simplement parce que Chaplin n'en était pas le propriétaire. Dans les années 40, 50 et 60, lorsqu'il fait des ressorties, ce sont ses longs-métrages qui sont massivement distribués car il n' a pas les droits pour les courts. Ils ont été achetés dans les années 1930 par une filiale de Pathé qui distribuait les films à domicile et obtiennent moins de visibilité en étant diffusés dans des versions très dégradées. Les restaurations que nous avons entreprises permettent de voir les films comme Chaplin les avait imaginés et ce sont des chefs-d'œuvre.

Qu'est ce qui en fait des chefs-d'oeuvres ?
Chaplin était un acteur, mais avant tout un jongleur, un funambule et un excellent chorégraphe, sa démarche est inimitable. De la construction narrative au choix du montage, tout est parfait dans ses réalisations. Il sait quand le public rit et le temps qu'il faut lui laisser avant le gag suivant. Ses films sont construits comme des horloges et il maîtrise la mécanique du rire à merveille. Avec Buster Keaton, ils sont les grands génies du cinéma burlesque. Des courts-métrages comme Charlot chef de rayon, L'émigrant, ou Charlot le musicien sont des histoires très émouvantes avec très peu de gags. Mais ce sont des histoires d'amour de vingt minutes véritablement conçues pour être des courts. Tous les gens qui font du court-métrage doivent voir ces films.

Les « Mutual comedies » présentent-elles une critique sociale, caractéristique indissociable de ses longs-métrages ?
En 1916, le cinéma n'est pas encore un art prestigieux et ce sont les classes populaires qui s'y rendent donc ces œuvres présentent moins un aspect politique que certains de ses longs-métrages. Cependant, à partir du moment où le personnage du vagabond est introduit en 1915, il caractérise le pauvre, le mal aimé contre le reste du monde. C'est celui qui est délaissé et auquel tout le monde s'identifie et de ce point de vue là, un discours social se développe.

Comment s'est déroulée la restauration de ces films ?
Chaplin a tourné avec trois sociétés différentes. La Keystone Film Company en 1914, la Essanay Film Manufacturing Company en 1915 et la Mutual les deux années suivantes. Ces sociétés ont toutes fait faillite juste après le départ de Chaplin provocant la disparition de tous les négatifs de tirage et les éléments de laboratoire... En 2002, ne disposant pas des droits sur les films, l'association Chaplin, dirigée par ses enfants nous a contacté afin de nous donner le mandat de retrouver et restaurer ces films. Débute un travail de recherche en collaboration avec la Fondazione Cineteca de Bologne et le Film Institute à Londres. Pendant six années, j'ai parcouru toutes les archives mondiales en essayant de réunir les meilleurs fragments disponibles. Cet immense puzzle était devenu le « Chaplin Project » et s'en est suivi un processus extrêmement long et cher. L'ensemble de la restauration, d'un montant global d'environ un million d'euros, a été possible grâce aux trois institutions et aux parrainages de personnalités telles que Michel Hazanavicius, Martin Scorsese ou encore Alexander Payne. Après tout ce travail, ces films ont désormais une nouvelle maison.

Comment se porte la restauration des films en France ?
Le Centre National de la Cinématographie (CNC) mène depuis longtemps une action déterminante dans la sauvegarde du patrimoine qui passe à la fois par le travail des Archives françaises du film et celui de la Cinémathèque française. Il y a dans l'ADN du CNC, une préoccupation constante du patrimoine et depuis plusieurs années un plan de numérisation des œuvres a été lancé. Ce sont des travaux d'une envergure immense, mais décisifs dans la conservation des œuvres. Sur le plan financier, jusqu'à 80% du montant de la restauration se fait sous formes d'aides ou d'avances sur recettes. Les systèmes de financements participatifs sont également importants car ils manifestent l'implication du public pour la restauration des films, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l’immensité du travail réalisé.

Infos pratiques : Cycle de présentation de 12 court-métrages du 18 février au 3 mars, à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé.

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12 février 2015

photo1

colorized-old-photos-28Charlie Chaplin en 1916

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03 février 2015

Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin, sort du silence

 

Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin, sort du silence

Publié le dimanche 04 janvier 2015 à 11h04
Eugène, fils du légendaire Charlie Chaplin sort du silence
Eugène Chaplin: "Papa nous faisait beaucoup rire"Photo MaxPPP/EPA

À l’occasion de la sortie du film de Xavier Beauvois, qui revient sur l’enlèvement de la dépouille de Charlie Chaplin, son fils Eugène se souvient de l’événement, qui a marqué son enfance.

Avec quelques kilos de plus et un flegme très helvétique, Eugène est le portrait craché de son père, Charlie Chaplin. À quelques jours de la sortie de La Rançon de la gloire (1), le nouveau film de Xavier Beauvois, qui raconte, sur un mode tragicomique, l'enlèvement de la dépouille de Charlot par deux Pieds nickelés (Benoît Poelvoorde et Roschdy Zem dans le film), ce tranquille sexagénaire, gestionnaire de la fondation familiale avec ses sept frères et sœurs, a accepté de sortir de sa réserve habituelle pour se souvenir de l'événement qui a marqué son enfance.

Charlie Chaplin est mort d'un AVC dans la nuit de Noël 1977. Alors que ses obsèques venaient d'être célébrées à Vevey, en Suisse, où il vivait depuis des années avec Oona O'Neill, son épouse, et leurs huit enfants, un matin, la police helvétique sonne à la porte, et leur apprend que la sépulture a été ouverte et que le cercueil de Charlot a disparu !

Comment votre famille a-t-elle réagi à ce coup du sort rocambolesque ?
C'est arrivé dans les jours suivant son décès. Nous étions encore sous le choc. La police voulait convaincre ma mère de payer la rançon que les ravisseurs demandaient, mais elle craignait, en le faisant, que cela donne l'idée à d'autres malfaiteurs de s'attaquer à nous, ses enfants. La philosophie familiale était plutôt de penser : « Bon, ils ont pris le cercueil et alors ? » Cela n'enlevait, ni n'ajoutait rien à la peine qu'on pouvait avoir de la disparition de mon père. C'était même plutôt dans sa manière, de disparaître ainsi une deuxième fois…

Avez-vous hésité à autoriser Xavier Beauvois à raconter cette affaire, aujourd'hui oubliée ?
J'étais même celui d'entre nous qui était le plus opposé au projet, avant de lire le scénario et de rencontrer Xavier Beauvois. Je ne l'ai d'ailleurs fait que parce que je trouvais élégant de sa part d'avoir pensé à demander notre avis. Il n'y était pas du tout obligé, puisque les faits sont connus de tous et ont été jugés. Il nous a expliqué qu'il concevait son film comme un hommage à mon papa. Ça m'a touché. J'ai vu ses films précédents et j'en ai conclu que, tant qu'à remuer à nouveau ces mauvais souvenirs, autant que ce soit fait par quelqu'un de talent. La fondation familiale s'est réunie pour en délibérer, comme elle le fait sur toutes les affaires concernant l'œuvre de notre père, et, au final, il y a eu une majorité de oui.

Vous avez même autorisé le tournage dans la maison familiale. Ça doit être émouvant de voir reconstitués à l'écran les jours qui ont suivi la mort de votre père ?
Oui, c'est un peu de souffrance. Mais nous avions déjà décidé de transformer la maison en musée pour faire vivre la mémoire de papa et de son œuvre. Aujourd'hui, tout est en travaux, on espère ouvrir en avril 2016. Les visiteurs pourront voir la maison telle qu'elle était lorsque nous y vivions en famille et il y aura un petit bâtiment à côté, dans lequel seront reconstitués l'univers des films de papa et celui de son enfance à Londres. On entrera d'ailleurs par les toits de Londres et on descendra dans les ruelles de ses films…

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Vevey ?
Je me souviens surtout que papa travaillait beaucoup dans son bureau. On nous demandait sans cesse, à nous les enfants, de faire moins de bruit pour ne pas le déranger. La vie était très réglée par ma mère. Tout était organisé et nous mangions à heures fixes. Malgré son immense succès et tout ce qu'il devait gérer, papa passait beaucoup de temps avec nous. Nous regardions la télé ensemble et je le revois s'emporter en écoutant les nouvelles. Je me rappelle aussi de longues parties de foot sur la pelouse - qu'il exigeait toujours impeccablement entretenue. On n'avait pas d'animaux, pour éviter qu'il y ait des déjections.

Votre père vous faisait-il rire ?
Beaucoup ! Quand son frère Sidney était encore en vie et qu'il venait à la maison, ils n'arrêtaient pas de faire des gags et nous étions morts de rire. Même seul avec nous, il ne pouvait s'empêcher de faire le pitre. Un de ses gags préférés était de disparaître derrière le sofa du salon en faisant comme s'il descendait un escalier invisible.

Aviez-vous conscience de ce qu'il représentait ?
Oui et non. La célébrité faisait partie de notre vie, mais nous y étions habitués. Charlot et papa étaient deux personnes différentes pour moi. À Vevey, il vivait tout à fait normalement. Il allait consulter le médecin du village et partait faire les commissions avec ma mère. En fait, il adorait ça. Nous allions à l'école communale comme tous les enfants du coin. Il n'y a que lorsque nous voyagions que les choses étaient un peu différentes. On ne passait pas la douane avec les autres, et des photographes nous attendaient à l'aéroport.

Vous deviez aussi recevoir beaucoup de célébrités ?
Effectivement. Et pas toujours quand on les attendait ! Je me souviens notamment d'une fois où on a sonné à la porte, et c'était Michel Simon. Il tournait un film dans le coin et avait eu le culot de venir sans s'annoncer. Papa l'a reçu avec plaisir et ils ont parlé plus d'une heure. Nous, les enfants, il nous faisait peur : il était déjà fort laid et en plus, ce jour-là, il s'était coupé le visage en se rasant ! Truman Capote venait régulièrement voir papa. Ses provocations et ses manières rendaient mon père fou, mais il admirait son talent d'écrivain. Yul Brynner et Charles Lindbergh habitaient tout près et notre voisin était James Mason. Il est d'ailleurs enterré à côté de mon père…


1. La Rançon de la gloire, de Xavier Beauvois, sortie en salles le 7 janvier.

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04 décembre 2014

Charlie Chaplin était aussi un écrivain (de gauche)

Charlie Chaplin était aussi un écrivain (de gauche)

François Forestier Publié le 29-09-2014 à 18h38Mis à jour à 18h55

"Bolchevique" pour le FBI, interdit de séjour aux Etats-Unis, toujours aux côtés des pauvres, le cinéaste avait écrit un roman sur ses années de misère, jamais publié - jusqu'à aujourd'hui.

Charlie Chaplin ©Bettmann-Corbis Charlie Chaplin ©Bettmann-Corbis

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Le 17 septembre 1952, à New York, l'homme le plus célèbre du monde, Charles Chaplin, monte à bord du «Queen Elizabeth». Direction: Londres, où doit avoir lieu la première des «Feux de la rampe», et que Chaplin désire faire visiter à sa femme Oona.

C'est la ville de son enfance, où il a crevé de misère, où il a vu sa mère devenir folle, et où son père, un comédien alcoolique, a disparu. Il est angoissé: retrouvera-t-il son public, ce public qui l'acclame depuis que le personnage de Charlot est né, en 1914? La mer est calme. Chaplin a déjà d'autres projets. Le paquebot fait bonne route.

Le 19 septembre, deux jours après le départ, la radio du bord reçoit un message: le procureur général des Etats-Unis, James McGranery, vient d'interdire le territoire américain au «susnommé» Charles Spencer Chaplin. Motif: «Avoir fait l'apologie du communisme ou s'être associé avec des organisations pro-communistes.» 

Chaplin, qui habite aux Etats-Unis depuis quarante ans, est simplement viré comme un laquais indélicat. À la manoeuvre, dans l'ombre, J. Edgar Hoover, le patron du FBI, qui hait - d'une haine irraisonnée, maladive, dévorante - le petit vagabond et tout ce qu'il représente. Non seulement Chaplin est de gauche, mais, en plus, il écrit. Impardonnable. Chaplin quitte à jamais «ce pays malheureux».

"Dégénéré"

La politique, l'écriture. Quand Chaplin prend la parole sur des sujets de société, c'est pour défendre les pauvres - il en a été un. Quand il prend la plume, c'est parce qu'il aime les mots, son favori étant: «ineffable». Il a envie d'avoir une action politique, il désire être considéré comme un écrivain. Il n'accomplira aucune de ces deux ambitions.

Deux livres, publiés cet automne, reviennent sur ses tentatives littéraires: «Mon tour du monde», série d'articles écrits en 1932-33 pour le magazine «The Woman's Home Companion»; et «Footlights», unique roman inédit rédigé en 1948, qui servira de point de départ pour son film «les Feux de la rampe» (1952).

Les deux ouvrages sont passionnants: on y découvre les méthodes de travail de Chaplin, sa minutie, sa générosité envers les défavorisés, mais aussi, en filigrane, cette douleur qui ne le quitte jamais, douleur venue d'une enfance terrible, dans des rues froides, des bouges crasseux, des chambres fangeuses. Un malheur ineffable...

Reprenons avec «Mon tour du monde». En 1931, Chaplin a mauvaise presse aux Etats-Unis. Il divorce pour la deuxième fois - divorce sale, scandaleux. Son épouse Lita Grey fait savoir publiquement que son mari lui a demandé de jouer un air de flûte enchantée - un acte obscène et totalement dégradant, signe d'une perversité abominable. Les bonnes âmes sont choquées. Chaplin est, selon la National Legion of Decency, «un dégénéré». Abattu, inquiet aussi de voir que le cinéma devient parlant Chaplin s'embarque pour un voyage de promotion. Il va profiter de la sortie des «Lumières de la ville» pour voir le monde.

Quand Charlie rencontre Gandhi

Le 13 février 1931, il s'embarque sur le «Mauretania». A peine arrivé en Angleterre, Chaplin est invité partout: il rencontre «l'honorable Winston Churchill», évoque «la révolution future», bavarde avec Lloyd George, part sur les traces de son père décédé (qu'il n'a presque pas connu), et, face à des ouvriers qui lui serrent la main: «Je suis l'un d'entre vous», dit-il. A jolly good fellow, donc. Il part en Allemagne.

La crise a frappé de plein fouet: à Berlin, il voit des cohortes de chômeurs, salue Marlene Dietrich, prend le thé avec Einstein, et se rend compte que les nazis sont déjà à l'oeuvre contre les juifs. Or, depuis toujours, Chaplin est soupçonné d'être «de la race maudite». Quand on lui demande «s'il en est», il répond: «Je n'ai pas cet honneur.» 

De retour à Londres, il fait la connaissance de Gandhi, qui n'a jamais vu un film de Charlot, mais qui désire s'entretenir avec lui. Chaplin visite son ancien orphelinat, où, le coeur serré, il distribue des bonbons aux enfants. En France, il boit un verre avec Aristide Briand, «petit homme aux épaules arrondies», va aux Folies Bergère, séduit une danseuse, May Reeves (de son vrai nom Mitzi Müller).

Il fait route pour Bali, où il rencontre le peintre Walter Spies, l'amant de Murnau, le cinéaste génial de «Nosferatu», et file au Japon, où les énervés d'extrême droite le menacent. Pour «The Woman's Home Companion», il écrit: «J'ai vu de la nourriture pourrir devant des gens affamés, des millions de chômeurs sans avenir...» Il joue avec l'idée de faire de la politique. Kate Guyonvarch, directrice de l'Association Chaplin, en est convaincue: «Il songeait réellement à oeuvrer pour le bien de l'humanité.»

Charlot Premier ministre ?

Le 14 octobre 1931, des journaux, dont le «Los Angeles Examiner», annoncent: «Chaplin pourrait quitter Hollywood pour le Parlement.» Pourquoi pas? Rêvons un peu: Charlot Premier ministre du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté... Dans «Mon tour du monde», il réclame pour les travailleurs «des heures plus courtes et un salaire décent». Bon programme.

Les années passent. Chaplin a réalisé «les Temps modernes» et «le Dictateur», deux satires violentes qui le rendent de plus en plus suspect de communisme. J. Edgar Hoover l'a dans le collimateur: en 1942, Hoover a secrètement poussé Joan Barry, une jeune femme déséquilibrée, à faire un procès en paternité contre Chaplin. Celui-ci a démontré qu'il ne pouvait être le père de l'enfant - test sanguin à l'appui. Il a été condamné quand même.

A la fin des années 1940, quand la Commission des Activités antiaméricaines se met en place, Chaplin signe une pétition pour défendre Hanns Eisler, musicien juif autrichien, installé aux Etats-Unis. Autres signataires: Picasso, Matisse, Cocteau, Aragon, Eluard, Louis Jouvet. La presse de droite s'emporte: « Chaplin (faux). La preuve: un article favorable a été publié dans «la Pravda» en 1923... Vingt-quatre ans se sont écoulés? Peu importe!

En 1947, le député John Rankin, soutenu par les Vétérans catholiques, demande la déportation du fourbe. J. Edgar Hoover, au sommet de son pouvoir et de sa folie, compile un dossier de 2 060 pages contre Chaplin. Il note, de sa main «bolchevique».

Cette année-là, Chaplin décide de jeter sur le papier une histoire nouvelle: selon David Robinson, l'auteur de la présentation du très bel album consacré à «Footlights» Chaplin a une idée, née de sa rencontre avec Nijinski, en décembre 1916. Il a été frappé par la mélancolie qui émanait du «danseur des dieux»: «Il avait des yeux tristes, et donnait l'impression d'être un moine en civil.» Quelques mois plus tard, Nijinski a sombré dans la démence...

Au fil des mois, en 1947 et 1948, Chaplin affine son canevas et dicte. Il a constamment un dictionnaire sous le coude, et collectionne les mots nouveaux: «sélénique», «épanouissement», «fanfaronnant». Et, bien sûr, «ineffable». 

Charlie Chaplin rencontre l'Abbé Pierre, à Paris, en 1954 (©Keystone-France)

Charlie Chaplin rencontre l'Abbé Pierre, à Paris, en 1954 (©Keystone-France)

"Soyons francs: il est fini."

La version finale de «Footlights» est brève (l'équivalent de 150 pages). Ce court roman pose déjà les personnages des «Lumières de la ville»: Chaplin y utilise ses souvenirs de misère, ses débuts sur les scènes de music-hall, et tout ce passé hanté par la mort, la déchéance, l'oubli. Il évoque, secrètement, son premier amour, Hetty Kelly, victime de la grippe espagnole en 1918. Et s'inspire de la dramatique démence de sa mère, Hannah Hill, jetée dans l'enfer du pire asile de fous de Londres, Bedlam...

Il passe dans «Footlights» une émotion poignante, une terrible angoisse. Calvero, le clown triste, veut travailler, encore, encore, sous les feux de la scène: «C'est un grand artiste! Donnez-lui une semaine, ici, à l'Empire... - Je ne peux pas. Soyons francs: il est fini.»

Londres, septembre 1952: la première des «Feux de la rampe» a lieu à l'Odeon Leicester Square. La princesse Margaret y assiste. Les Anglais font un triomphe à l'enfant du pays, et sont outragés par la chasse aux sorcières déclenchée aux Etats-Unis. A Paris, Chaplin est reçu à bras ouverts. A Rome, c'est une autre chanson: des militants d'extrême droite jettent des tomates. Tandis que Chaplin prend la décision de s'installer en Suisse, l'American Legion organise, aux Etats-Unis, des piquets pour interdire l'entrée dans les salles où «les Feux de la rampe» est projeté.

Une semaine après sa sortie, le film est retiré de l'affiche. «Je ne désire pas provoquer une révolution. Tout ce que je veux, c'est faire encore quelques films. Ça pourrait amuser les gens...», déclare Chaplin, avant de prendre le chemin du Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où il finira ses jours, loin de J. Edgar Hoover et de ses chiens.

Les deux textes, «Mon tour du monde» et «Footlights», vont être enterrés, pour des années, dans les archives Chaplin, avant d'être exhumés récemment. Les archives, désormais numérisées, recèlent, selon les spécialistes, encore bien des découvertes. La preuve: deux autres livres sont en préparation. L'un, qui sortira en octobre, est une série de planches de photogrammes annotés retraçant les vingt-neuf premiers courts-métrages de Chaplin réalisés en 1914. L'autre, sous la direction de Paul Duncan, sera publié chez Taschen l'année prochaine: «les Archives Chaplin» promet d'être un livre de poids (entre 2 et 3 kilos).

En 1972, après une absence de vingt ans, Charles Spencer Chaplin est invité aux Etats-Unis pour recevoir un oscar. Il hésite, et, finalement, accepte. Le 10 avril, les yeux embués, il reçoit une ovation de douze minutes - la plus longue jamais enregistrée. Vingt-deux jours plus tard, J. Edgar Hoover se verse un verre de Johnny Walker Black Label d'une carafe musicale. Il meurt d'une crise cardiaque en écoutant: «He's a jolly good fellow.»

François Forestier

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