Charlie Chaplin, celui qui fut l’homme le plus célèbre du monde

Alors qu'ouvre le Musée Chaplin à Corsier-sur-Vevey, Peter Ackroyd propose une nouvelle biographie du créateur de Charlot, sans complaisance. Dressant le portrait d’un génie adulé, et pourtant seul. L’année où tout a basculé est 1915, dit Peter Ackroyd. Six ans avant The Kid, le premier long métrage. En 1915, Charles Chaplin tourne 13 courts films et devient «l’homme le plus célèbre du monde». Celui qu'honore désormais le Chaplin's World, Musée sis au manoir de Ban, qui ouvre dimanche 17 avril.

La chaplinmania bat son plein, aux Etats-Unis comme en Europe. «Poupées et jouets Chaplin, chaussettes et bagues gicleuses Chaplin, cartes à jouer et pinces à revers Chaplin: les gadgets se multipliaient en bonne et due place sur les gondoles de la plupart des grands magasins d’une côte à l’autre des Etats-Unis.» Le Hollywood des années 1970 et sa mise au point du merchandising n’a rien inventé… Une année plus tard, l’acteur et cinéaste passera de la compagnie Essanay à la Mutual, au prix d’un contrat faramineux. Un journal spécialisé écrit qu’«avec la guerre en Europe, Chaplin est la plus grosse dépense de l’histoire contemporaine».

D'un Charles à l'autre, de Dickens à Chaplin

L’écrivain Peter Ackroyd s’est illustré par ses précédentes biographies, il a tenté de raconter Shakespeare, a conté Edgar Allan Poe, et surtout Charles Dickens, lequel a des résonances avec l’autre Charles. Outre les Mémoires de Chaplin lui-même, les biographies du père de Charlot abondent déjà. Sortie récemment, celle de Peter Ackroyd a le mérite de malaxer les nombreuses œuvres précédentes, proposant une narration ramassée, parfois critique.Le biographe commence par exemple par nuancer l’adoration de l’acteur pour sa mère. Idéalisée, elle le fut, par son fils qui lui consacre des pages dithyrambiques dans ses souvenirs. Mais dès l’enfance passée, il ne l’a plus souvent vue, même quand elle est venue en Californie, note l’auteur: «Elle le déprimait.»

La mère, dans l’univers de Charles Chaplin, c’est la jeunesse, donc la pauvreté. L’acteur est né le 16 avril 1889 – les promoteurs de Chaplin’s World ont choisi la date anniversaire pour son dévoilement. Pour lui, le sud de Londres se vit entre foyers, familles d’accueil et vie précaire avec sa mère et son grand frère, lorsque la maman n’est pas internée pour problèmes psychologiques. Mais la mère conduit aussi à la scène, qu’elle fréquente, comme le supposé père de Chaplin. Il peut jouer dans une troupe, une pièce de Sherlock Holmes. Puis il est retenu dans une bande d’acrobates et de comiques, l’armée de Karno. Coup de chance: en 1910, avec Stan Laurel, il traverse l’Atlantique pour une tournée à New York et autres cités du Nouveau Monde. Déjà charismatique sur scène, il rencontre des responsables de cinéma, dont Mack Sennett, patron de la Keystone. Alors, la grande histoire commence.

 

Du succès au doute

L’aventure Chaplin touche à l’art, qu’il pratique avec une incessante quête de la qualité, aussi bien qu’à la culture populaire, l’économie et l’histoire politique américaine. Le choix pertinent de Peter Ackroyd est d’insister sur les années des courts métrages, suivant ainsi la montée en popularité du personnage et de l’acteur. Bien sûr, cette vie-là est aussi de paillettes et de femmes, innombrables, dont deux premiers mariages sans amour, qui tournent même à la haine, et la perte d’un enfant – suivie, curieuse collusion de la vie et de l’œuvre, par Le Kid.

En 1915, c’est donc la consécration. Les années les plus heureuses de sa vie, dira-t-il. Six ans plus tard, il donne The Kid, premier long métrage. Cette année-là, il revient pour la première fois à Londres, acclamé par des milliers de fans à son arrivée à la gare, puis devant son hôtel. De son balcon, il distribue des fleurs: un policier le dissuade, il va créer une émeute. D’abord peu touchée, l’Allemagne va le célébrer en délire, la France compose des chansons pour son «Charlot». Peu après le Japon sera transi, l’Inde aussi… «Il fut le premier à connaître une adulation planétaire, bien au-delà de la vénération que susciteraient plus tard les people», écrit Peter Ackroyd, qui précise ensuite: «La célébrité générée par le nouvel art qu’était le cinéma n’avait aucun précédent dans l’histoire.»

Premier film produit en indépendant avec la United Artists, L’Opinion publique ne sera pas bien reçu par le public, mais adulé par la critique et les cinéastes. Puis La Ruée vers l’or multiplie les lingots comme les petits pains dansants: budget record de 1 million de dollars, recettes de 6 millions. Tourné dans un climat difficile, Le Cirque est aussi un succès. Les Lumières de la ville provoque une crise de doute, il sera pourtant le film préféré de son auteur.

Aux Etats-Unis, une obsession nationale

Avec l’Amérique, c’est une affaire d’«obsession nationale», jusqu’à cet étrange fait divers selon lequel, un jour, Charles Chaplin a été demandé aux guichets de 800 hôtels du pays au même moment. La machine se grippe en 1927 – pendant la conception du Cirque –, lors d’une procédure de divorce avec Lita Grey, durant laquelle des détails sordides sont déballés sur la place publique. Néanmoins, les films triomphent, à mesure que leur auteur veut s’affirmer: Les Temps modernes repose sur une ambition initiale de commenter l’évolution économique du monde, Le Dictateur, de proposer sa vision de la paix. Second motif de frictions avec son pays d’adoption: dans l’ambiance maccarthyste, ses déclarations sur l’URSS sèment le soupçon, qui sera fatal, d’accointances communistes. Une nouvelle séparation sordide achève de ternir l’image du génie aux yeux de la foule qui l’a tant adoré.

L'homme Chaplin, «perpétuel exilé»

L’homme Chaplin? Peter Ackroyd ne masque pas les traits sombres. La boulimie de femmes parfois traitées avec peu d’élégance. Même pour Oona O’Neill, celle qui fut aimée dès 1943 et jusqu’à la fin, ce fut difficile, laisse entendre l’auteur. Le comportement parfois tyrannique au travail, en équipe. Une radinerie, l’obsession de l’épargne, et la peur panique de perdre son argent. En société, toujours selon le biographe, l’acteur adoptait une manière d’être en perpétuelle représentation, tout en fuyant la compagnie dès que possible. Peter Ackroyd écrit: «Son égocentrisme, qu’il avouait volontiers, en faisait un perpétuel exilé. Il était las et, abandonné à lui-même, renfermé et mélancolique.»

A un critique, il a confié en 1925: «Jamais je ne me défais de la sensation que je suis en train de m’observer avançant avec la parade.» De fait, le portrait de Charlie Chaplin, adulé par des millions de fidèles hilares, entouré d’enfants et d’amis, laisse deviner, en creux, un homme seul. Et génial.

En Suisse, années des ombres

Années 1950, il est en Europe et ne peut plus revenir aux Etats-Unis. Un accord d’extradition avec les Etats-Unis rend la Grande-Bretagne, elle aussi, dangereuse. Il aurait dit ne pas aimer les pays de montagnes, mais avec Oona, ils s’installent en Suisse, à Corsier-sur-Vevey. Certains ont parlé d’avis positifs d’amis qui auraient attiré le couple en Suisse. Peter Ackroyd mentionne l’argument fiscal.

Le biographe intitule le chapitre des années suisses «les ombres»: pour l’exil, mais aussi parce qu’au fil des années, Chaplin perd des proches, dont son frère en 1965. Cependant, le couple et les cinq enfants s’inventent une vie bien éloignée de celle de Los Angeles. Il fait encore deux films, à Londres, puis rêve d’un nouveau, The Freak, histoire d’une fille ailée imaginée pour sa fille Victoria. Mais la santé décline. En 1972, il peut retrouver New York puis Hollywood, notamment pour appuyer la ressortie américaine de ses films. Il craint les critiques, il reçoit un accueil «aussi spontané que cordial». Les mauvais épisodes sont oubliés. Il faiblit, rentre en Suisse épuisé. Il s’éteint dans son sommeil le matin du 25 décembre. Le biographe rappelle: «Il avait toujours détesté Noël».