L''Express ete, mercredi 23 juillet 2014, p. 82

L'éden suisse de Charlie Chaplin

Mylène Sultan

C'est à Corsier-sur-Vevey, dans le canton de Vaud, que le grand acteur et réalisateur vit ses plus douces années, dans une demeure cossue surplombant le lac. Acquis en 1952, à 63 ans, le manoir de Ban est sa maison du bonheur, qu'il partage avec ses enfants et une jeune femme délicieuse.

En ce jour pluvieux de juillet, le manoir de Ban bourdonne d'activité : des camions stationnent dans le jardin, des ouvriers vont et viennent dans la maison vidée de ses meubles, casque sur la tête et bras chargés de sacs de gravats... Le chantier a commencé il y a quelques semaines.

La petite terrasse du premier étage, où Oona O'Neill Chaplin, la femme de Charlie, aimait à déjeuner en contemplant le lac Léman, a été démontée. Bientôt, on enlèvera le toit pour refaire l'isolation et on aménagera les caves pour raconter l'enfance d'un petit garçon pauvre qui fit fortune en faisant rire le monde entier. Dans moins de deux ans, un musée dédié à Charlie Chaplin ouvrira dans cette demeure qui fut pour lui la maison du bonheur. « Un bâtiment annexe évoquera sa vie d'artiste, notamment à l'aide de personnages de cire. La maison, restaurée et meublée comme du temps de Chaplin, sera plus spécifiquement consacrée à l'homme intime » , précise Béatrice de Reyniès, présidente de Grévin Inter national, exploitant des lieux.

Pour l'heure, même mis à nu, le grand bâtiment, construit en 1840 par l'architecte Philippe Franel (1796-1867) - qui a également signé les plans de l'hôtel des Trois Couronnes, à Vevey -, a conservé l'atmosphère d'autrefois. Au rezde-chaussée, la bibliothèque réchauf fée de boiseries, où Charlie Chaplin rédigea plusieurs scénarios (Un roi à New York, La Comtesse de Hong Kong, The Freak) ainsi que son auto biographie; ici, le salon où trônait le piano sur lequel il retravaillait la musique de ses films; la salle à manger, où la grande tribu se réunissait chaque soir, à 18h45 précises, pour un dîner formel - tout retardataire étant exclu de la table familiale; à l'étage, les chambres, dont la sienne et celle de son épouse, toutes deux vastes et spacieuses, qui font face aux montagnes de Savoie et dominent le lac Léman.

Du calme et une « fiscalité raisonnable »

Ce paysage grandiose, éternel et serein séduit le couple Chaplin lorsqu'il découvre les lieux. « Jusqu'au début des années 1950, Charlie Chaplin vit aux Etats-Unis, rappelle Yves Durand, concepteur du projet muséographique et très grand connaisseur de Chaplin. Le cinéaste n'y est pas heureux, car il souffre de la chasse aux sorcières anticommuniste lancée par le sénateur Joseph McCarthy. L'idée de quitter ce pays chemine dans sa tête... Le prétexte lui est donné en septembre 1952. »

Voguant vers l'Europe, où il doit assu rer la promotion de Limelight, Charlie Chaplin apprend que son visa est résilié. Après les attaques sur ses moeurs et sur ses supposées sympathies procommunistes, c'est l'affront de trop. « Il songe à s'installer en Angleterre, sa patrie d'origine, ou sur la Côte d'Azur, précise Yves Durand. Mais c'est finalement la Riviera suisse, dont son demi-frère Frank lui a vanté le calme et la fiscalité raisonnable, qui le retient. » Les Chaplin passent d'abord quelques jours au Beau-Rivage Palace de Lausanne, afin de se reposer du tourbillon mondain qui a accompagné la sortie européenne du film, titré Les Feux de la rampeen français. Au retour d'une excursion à Gstaad, leur chauffeur évoque une propriété qui serait à vendre sur les hauteurs de Vevey... Le manoir de Ban est habité depuis 1946 par le diplomate américain Grafton Minot. Son épouse, la Française Anne de Lancey, vient de décéder, et l'Américain souhaite quitter la Suisse.

Charlie et Oona, enceinte de leur cinquième enfant, sont conviés à un rapide tour du propriétaire : l'ancienne maison de campagne, autrefois entourée de champs de colza, de tournesols et de betteraves, a été transformée en un manoir élégant au parc d'une quinzaine d'hectares, planté d'arbres fruitiers, agrémenté d'un potager « où poussent des fraisiers et de magnifiques asperges » . Les époux sont sous le charme, la signature se fait quelques jours plus tard, Charlie Chaplin achetant tout - « sauf les costumes des domestiques » .

La famille emménage le 6 janvier 1953, avec nurses, gouvernantes, cuisinières, jardiniers et chauffeurs. Très vite, Oona et Charlie complètent l'agencement : des meubles en osier sont rapatriés de la villa de Los Angeles, un immense orgue de Barbarie, cadeau de la ville de Venise, est installé dans l'entrée, et mille objets prennent place dans les vitrines : figurines militaires, porcelaines de Dresde, vases chinois rapportés de voyages lointains, service à thé « de l'homme à la moustache » , ainsi baptisé à cause de la bavette creusée à l'intérieur des tasses pour éviter que les bacchantes ne se mouillent...

Il vit dans une bulle intérieure, une rêverie permanente

Longée par un petit chemin jadis fréquenté par les vaches revenant des pâturages, la propriété est close par une haute grille. Combien d'admirateurs se sont arrêtés là, se demandant si le grand comédien travaillait à un nouveau film ou s'il jouait à Charlot avec ses enfants? « Charlie Chaplin a fait le pitre jusqu'à la fin de sa vie » , raconte l'historien Pierre Smolik. Son livre regorge d'anecdotes sur les facéties quotidiennes du comédien : un jour, il explique à un peintre la teinte coquille d'oeuf qu'il souhaite pour un mur en imitant à la perfection une poule en train de pondre; un autre, il installe un escabeau pour accrocher un tableau et se lance, yeux bridés et cheveux aplatis, dans une harangue populaire à la Mao Tsé-toung... « Charlie Chaplin avait quitté l'Amérique et sa morale pontifiante, qui l'assommait, pour un pays jardin où goûter la joie d'une liberté retrouvée » , écrit Pierre Smolik. Parlant français « comme une vache espagnole » , selon ses propres dires, il vit dans une bulle intérieure, une rêverie permanente, seulement interrompue par les jeux des enfants - huit au total! -, les promenades avec Oona, les visites des amis. « Son rythme quotidien est réglé comme du papier à musique » , précise Pierre Smolik. Réveil suivi parfois de quelques brasses dans la piscine au bout du jardin, petit déjeuner à l'anglaise en tête à tête avec sa femme, travail dans son bureau avec sa secrétaire, déjeuner léger puis, de nouveau, travail jusqu'à 17 heures. C'est alors l'heure de la promenade jusqu'à Vevey - silhouette élégante habillée de flanelle grise -, des séances de cinéma au Rex voisin, de l'apéritif, avec jus de tomate, Pernod ou bourbon, en compagnie de la pianiste d'origine roumaine Clara Haskil, du danseur Serge Lifar ou de la reine Victoria Eugénie d'Espagne, accompagnée de son petit-fils le futur roi Juan Carlos.

C'est, surtout, l'heure des enfants, rassemblés autour du feu de cheminée. Il est question de résultats scolaires et de tours de prestidigitation, des prochaines vacances - à Waterville, en Irlande, pour Pâques, aux Bermudes, au Kenya, au Maroc ou à la Martinique le reste de l'année. Sans doute évoque-t-on aussi le barbecue du samedi, avec saucisses et beurre de cacahuète, et la prochaine réception donnée au manoir, où les invités se régaleront de pommes de terre en robe des champs farcies au... caviar. Un mets exquis envoyé par l'ambassade d'URSS à Berne, en règlement des droits deL'Histoire de ma vie. Un vrai gag à la Charlot! M. S

A lire : Chaplin après Charlot,par Pierre Smolik,éd. Champion. Le Manoir de mon père,par Eugène Chaplin,Ramsay. Histoire de ma vie,par Charlie Chaplin,1964, rééd. Robert Laffont 2002. A paraître en 2015, un livre de Pierre Smolik sur The Freak, le dernier scénario de Chaplin, jamais tourné, chez les éditeurs suisses Call Me Edouard.