Tribune de Genève
Fines gueules, samedi 11 octobre 2014, p. 22

«Chaplin n'était pas un clown triste»

Contocollias

De Corsier-sur-Vevey à la Cinémathèque de Bologne, David Robinson a retrouvé les pages de «Footlights», un roman écrit par Charlie Chaplin. Il raconte

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David Robinson, historien, directeur du festival de Pordenone, en Italie, s'est taillé une solide réputation de «Chaplinite». Auteur d'une biographie définitive, le Britannique a traqué les feuillets deFootlights, roman longtemps perdu qui initiaLes feuxde la rampe. «Charlot, c'est mon enfance. Mon père a vu ses premiers films avec ses potes d'école, en 1914. Ils ignoraient son nom, ils disaient: «Oh! Il y a un nouveau film de l'idiot ce soir au Plaza!» J'ai hérité de cet amour, je n'ai plus manqué un seul Chaplin. Ils n'étaient pas si nombreux à l'époque, j'ai vu tous les muets, ces copies en 126 mm, le silence, juste le chuintement du projecteur magique! Et j'étais dans la salle lors de la première desFeux de la rampe. » Sa passion de gosse a mué en engouement d'adulte, jusqu'à exhumer au manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, les cartons «ficelés et minutieusement étiquetés par Rachel Ford, la formidable assistante de Chaplin». Là, dans les notes tapuscrites et papiers en apparence anodins, transférés de son studio hollywoodien à ces caves suisses, gisait le manuscrit. «L'histoire d'une danseuse et d'un clown »

Qu'avez-vous ressenti en mettant la main sur ce manuscrit?

Tous ces paquets de papiers réservaient des surprises et, bien sûr, le plaisir tactile de se trouver avec les notes gribouillées par Chaplin, dans l'instant pile de la création. C'était merveilleux. D'autant que la sensation se répétait encore et encore! Une expérience frustrante aussi car je n'arriverai jamais au bout.

Pensiez-vous possible de trouver aujourd'hui du matériel inédit?

Chaplin a vécu longtemps(ndlr: né en Angleterre en 1889, il est mort à Corsier en 1977)et mené une vie remplie d'accomplissements constants. Sa spécificité, c'est qu'il aurait volontiers balancé ses notes à la poubelle, mais il y avait toujours quelqu'un, ses frères Sydney et Wheeler, ou ses secrétaires fidèles, qui thésaurisaient chaque bout de papier, de celluloïd, etc. comme des pierres précieuses. Du coup, nous disposons d'archives incomparables dans l'histoire des géants du cinéma: elles sont conservées à Montreux mais digitalisées à la Cinémathèque de Bologne.

Avez-vous été surpris de le découvrir romancier?

C'était un autodidacte infatigable, qui pendant des années a gardé un dictionnaire à portée de main. Il s'obligeait à apprendre un mot par jour, «sélénique»(ndlr: lunaire)et autres «fanfaronnant». Son terme préféré entre tous était «ineffable». Il utilisait ce vocabulaire fraîchement acquis avec tant d'enthousiasme que ça tombait parfois mal à propos. Néanmoins, comme dans ses films, il s'appliquait, réessayait sans cesse, jusqu'à ce que cela soit «juste».

Mais pourquoi la forme romanesque? Pour s'éloigner de la réalité, d'une Amérique qui le déteste à cause de son divorce, d'une ex qui le prétend père de son enfant, du scandale?

Oh, d'autres cinéastes ont créé ainsi, incorporant souvenirs et expériences dans une fiction. Et ce roman n'était pas destiné à être publié: pour lui, tout doit servir à cadrer ses performances d'acteur, ses films ne sont que prétexte à cette ambition. Dans le cas précis deFootlights,Chaplin sortait effectivement d'une sale période aux Etats-Unis. Il était devenu la cible de J. Edgar Hoover, qui le taxait de menées communistes, et se voyait même méprisé par une bonne partie de la classe moyenne. Ce fut un choc de découvrir cette haine à son égard, lui qui avait été durant trente ans l'idole du monde entier. Cela se ressent dans le traitement du héros deFootlights.

Qu'il s'agisse de la naissance de Charlot dans les courts-métrages ou du«Dictateur»après ses rencontres avec les grands du monde, ses films semblent issus d'un processus lent.

Effectivement. Et il aurait encore, avec bonheur, rajouté une prise après en avoir filmé 40! Même pour une scène a priori simple. Quand il écrivait, nous avons la preuve qu'il dictait, corrigeait, reprenait la dictée, et ainsi de suite. Très récemment, j'en suis venu à cette conviction: le réel secret de son génie réside dans le fait de savoir quand il avait touché la perfection: après un essai, une expérimentation, un polissage, il savait où s'arrêter. Tout est là, dans ce bon goût impeccable et instinctif.

Buster Keaton peut prétendre à un génie égal. Pourquoi Chaplin surclasse-t-il tous les burlesques en termes de notoriété mondiale?

J'ai 84 ans, j'ai pu observer à travers lesannées la popularité de Chaplin aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne: en ce moment, il n'a jamais été aussi haut! Et ce, dans chaque classe d'âge. C'est même extraordinaire que Charlot, ce petit gars créé il y a cent ans à Hollywood, imprégné des faubourgs londoniens du XIXe siècle, soit une idole adolescente contemporaine. A mon sens, il n'appartient à aucune époque, il survole le genre humain, permettant l'identification à toute espèce d'espoirs et de peurs. Parce que Chaplin ne nous montre que ça: au-delà des accidents qui cabossent Charlot, ce sont ses émotions qui nous submergent.

Charlie Chaplin était-il un clown triste pour de vrai?

Chaplin n'était pas du tout un clown triste! Ses personnages passent par toutes sortes d'émotions de la condition humaine, y compris la tristesse ou encore la frustration. Mais dans l'ensemble, Chaplin a eu une bonne vie. Il a connu des périodes néfastes, une série de mariages peu sages et de divorces agités, la rupture de relations qui semblaient pourtant satisfaisantes avec Edna Purviance et Paulette Goddard, la persécution sous l'ère du maccarthysme et ce procès sordide en paternité qui essentiellement s'est avéré être une mise en scène du FBI. Et encore ce rejet des Etats-Unis. Mais son succès, son travail lui donnèrent de grandes gratifications, surtout cette heureuse vie en famille qu'il a appréciée durant près de trois décennies. C'était un clown, certes mais avec le spectre complet des sentiments humains.

Note:«Charlie Chaplin, Footlights»suivi deL'univers des feux de la rampe, par David Robinson. Editions Seuil, 255 pages.