L'Indépendant
CATALAN
samedi 18 décembre 2010

Quand Charles Chaplin devint Charlot

Richard Pevny

C'est

en 1914, très exactement le 5 janvier, que Charles Chaplin fait ses premiers pas devant une caméra, pas encore dans les habits de Charlot. Mack Sennett, qui a fondé le studio Keystone en 1912, a attiré à Hollywood Chaplin qui se trouve aux Etats-Unis en tournée avec la troupe de Fred Karno où il a fait ses débuts à Londres à l'âge de 16 ans. Un garçon famélique et craintif que le directeur du Casey's Circus a engagé pour son regard.

« Il a des yeux qui fait que vous croyez en lui, quoi qu'il fasse », dira Stanley Jefferson qui fut sa doublure, avant de connaître le succès sous le nom de Stanley Laurel en tandem avec Oliver Hardy.C'est en tournant

« L'étrange aventure de Mabel » rebaptisé plus tard

« Charlot à l'hôtel » que Chaplin revêt la panoplie du célèbre Vagabond. Interprétant un personnage ivre - archétype qui lui était familier chez Fred Karno -, semant la zizanie dans le hall d'un hôtel, Chaplin crée dès cette première bobine de près de douze minutes, la démarche et les tics de Charlot.

'De la dynamite'Mais c'est dans

« Charlot est content de lui », tourné un samedi de la mi-janvier au cours d'une course de voiturettes près de la plage de Venice, que le même Chaplin improvise son personnage du Vagabond. Ce dernier, décidé à empêcher deux cinéastes à filmer la course, vient se placer continuellement dans le champ de leur caméra. Bousculé par l'un des deux hommes, jeté plusieurs fois à terre, Charlot revient toujours poser devant l'objectif à la grande joie des spectateurs de la course, bientôt enthousiasmés par ce spectacle faussement improvisé.

« C'est un petit Anglais, tranquille, inoffensif, mais explosif comme de la dynamite qui met le monde sens dessus dessous », lit-on dans le Motion Picture Magazine à propos des premiers pas de Chaplin au cinéma. Aussi, Chaplin va codiriger avec Mabel Normand, la vedette féminine du studio, puis assez rapidement seul les « Charlot » à venir.Il est vrai que Mack Sennett demande de plus en plus de Vagabond, harcelé par les exploitants dans tout le pays. C'est la revanche du Vagabond sur les nantis, les bien-pensants, l'ordre établi. Plus tard, à Cocteau qui s'étonnait de la tristesse apparue dans le regard du Charlot des

« Lumières de la ville » et des

« Temps modernes », Chaplin aurait répondu :

« Parce que je suis devenu riche en faisant des films sur les pauvres ». Le premier film de Chaplin tenait en une bobine. Sorti en décembre de la même année,

« Le roman comique de Charlot et Lolotte » en comportait six, soit plus de 85 minutes de projection. Ce fut la première comédie de long métrage produite à Hollywood.

Renaissance de Charlot Le film fut mis en scène par Mack Sennett, le tournage se déroulant sur huit semaines, durant lesquelles Sennett n'en continuait pas moins de diriger d'autres petites comédies, Chaplin lui-même participant à cinq autres moyen métrages. Le film était destiné à mettre en valeur la vedette féminine, Marie Dressler, Chaplin n'ayant qu'un rôle secondaire, pourtant tous n'auront d'yeux que pour lui.

« Les pitreries de Chaplin devant la caméra sont les ingrédients essentiels de la réussite du film », soulignera Variety et le Movin Picture World s'exclamera :

« Chaplin surpasse Chaplin, c'est aussi simple que ça ». Trente-quatre moyens métrages marquant la naissance de Charlot à la Keystone, retrouvés chez les collectionneurs ou dans les cinémathèques, restaurés plan par plan, sont aujourd'hui disponibles en quatre DVD chez Arte Editions, un coffret qui permet enfin de découvrir ce que furent les débuts de Charlot et les premiers pas du Vagabond et comprendre l'attraction qu'il exerça sur le public des salles de cinéma dans le monde entier. L'écrivain catalan Ludovic Massé fut dans ces années-là le spectateur enchanté d'un Charlot sur le grand écran du cinéma Castillet.

« Nous étions assis à quatre pas de l'écran, et Charlot ne nous apparaissait jamais que grandeur nature; parfois même, sa petite moustache emplissait le carré blanc et nous sombrions dans ses yeux douloureux et naïfs comme dans un abîme. Nous sortions de là avec des torticolis, poisseux d'odeurs et de poussières, ravagés de soif et de félicité » , écrit-il dans

« La fleur de la jeunesse ».