Le Monde
Culture & idées, samedi 30 juin 2012, p. ARH1



Héritages - 1/10 - Chaplin, père du ciné-business - L'Association Chaplin, fondée à la mort du cinéaste par six de ses enfants, protège toujours son oeuvre. L'héritage, considéré comme l'un des mieux gérés du septième art, avait été soigneusement préparé
1. Chaplin, © comme Charlot
Si le vagabond au chapeau melon est une icône connue à Paris, Téhéran ou Bombay, c'est parce que son créateur a, dès l'origine, veillé à garder le contrôle de son oeuvre. Premier volet de notre série d'été sur l'héritage et la postérité de grands artistes du XXe siècle


Il fut un temps où les admirateurs de Chaplin lui reprochaient de « cacher » son oeuvre. Et même de « l'enfermer à la cave ». C'était à la fin des années 1960, à une époque où le cinéaste, bien des années après avoir été chassé des Etats-Unis par le maccarthysme, vivait en famille dans un manoir, en Suisse, à Corsier-sur-Vevey - à quelques kilomètres du lac Léman. Pour ses admirateurs du monde entier, il était alors très difficile de voir ses films. Car jusqu'à sa mort, en 1977, l'artiste contrôla très strictement leur diffusion, raréfiant son image et gardant une main jalouse sur son trésor.Aujourd'hui, ce geste protecteur peut faire sourire : Chaplin est partout. Sa créature burlesque, en guenilles et en moustaches, garde la vivacité d'un jeune homme, inondant salles obscures et salles de classe, bacs de DVD et boutiques de posters, grandes surfaces et Internet. Les hommages tournent en boucle. Ce 29 juin, à La Rochelle, le Festival international du film fête son 40e anniversaire avec une rétrospective Chaplin. Seront projetés dix de ses onze longs-métrages et trois Charlot sur les douze produits par la Mutual, en 1916 et 1917. Le festival Paris Cinéma, du 29 juin au 10 juillet, met également Chaplin à l'affiche, avec Monsieur Verdoux (1947) et Le Cirque (1928).Que s'est-il passé pour qu'un réalisateur invisible devienne populaire ? Plus vivant que jamais outre-tombe ? En vérité, il pourrait s'agir d'un aboutissement. De l'invention d'un auteur par lui-même, le premier du cinéma. Pour comprendre, il faut revenir à 1969. Une copie du Kid est projetée dans une salle, à Paris. Une première depuis la sortie du film, en 1921. Près de cinquante ans d'absence... Chaplin, à cette époque, c'est à la télévision qu'on peut le voir. Cela ne suffit pas à l'Europe des cinéphiles, qui s'est reportée sur Buster Keaton pour en faire le seul génie du burlesque et du muet. Aussi, le 16 avril 1969, le jour du 80e anniversaire de Chaplin, Le Monde publie en guise de déclaration d'amour un appel lourd de reproches. Des institutions et des écoles de cinéma, des associations éducatives et cinéphiles, et même le Conservatoire national d'art dramatique, adressent une supplique à l'artiste, vibrante et amère à la fois : « Pourquoi cacher ces trésors ? Pourquoi avoir créé une oeuvre que nous estimions généreuse, si c'est pour la dissimuler ? A-t-on vu Rembrandt ou Van Gogh enfermer leurs toiles dans leurs caves ? Imagine-t-on Beethoven ou Mozart interdisant que l'on joue leurs symphonies ? » Ce texte sera repris par Pierre Leprohon dans la deuxième édition de son classique, Charles Chaplin, paru en 1970.Accusé de mettre son oeuvre en danger, le cinéaste prétend au contraire qu'il la protège. Et que, avant de penser à la diffuser, il faut la posséder et la contrôler. Avec une ironie certaine, c'est ce qu'il répond à la lettre ouverte du Monde, quelques jours plus tard, dans un numéro de Paris-Match de mai 1969 : « Tout cela est très gentil, j'en prends bonne note, mais si je n'avais conservé mes films avec beaucoup de soin, ils auraient été coupés, mutilés, et je tiens beaucoup à ces films, car je les ai financés moi-même. Et je pense aussi à mes enfants, car s'ils sont un jour ruinés, ils pourront toujours les montrer sous une tente. »Quand il fonde, en 1919, la société de production United Artists avec Mary Pickford, Douglas Fairbanks et David Griffith, Chaplin accomplit un acte commercial mais surtout un geste de modernité. C'est juste avant qu'il n'entreprenne sa série de longs-métrages qui deviendront classiques : La Ruée vers l'or (1925), Le Cirque (1928), Les Lumières de la ville (1931), Les Temps modernes (1936) et Le Dictateur (1940). Pour ces quatre artistes « unis », au sommet de leur gloire, il s'agit d'échapper au contrôle des majors d'Hollywood en train de s'affirmer. Mais il s'agit aussi de défendre les droits des artistes et une certaine idée de l'auteur de cinéma, très inhabituelle alors. Car c'est le producteur, et non le cinéaste, qui détient les droits sur un film, aux Etats-Unis. Cette vision pousse Chaplin à concentrer dans ses mains toutes les étapes créatrices du film. Et c'est ainsi qu'il pose la première pierre d'une oeuvre et d'un héritage. Aussi indépendamment que possible de la ferveur populaire qui l'entoure.Pour Nathanaël Karmitz, directeur général de MK2, société qui distribue aujourd'hui les films de Chaplin dans le monde entier, « il est le premier créateur à industrialiser sa création, le premier à posséder ses studios et à comprendre que la chaîne des droits est essentielle ». Francis Bordat, un des meilleurs spécialistes de Chaplin, ose une comparaison : « Si l'on pense, pour évoquer un autre géant du cinéma américain, que la quasi-totalité de l'oeuvre muette de John Ford a disparu ! Il convient d'admirer chez Chaplin - car c'est aussi en cela qu'il fut un auteur - cette volonté rare de protéger et de continuer à faire connaître son oeuvre. De ce point de vue, il fut aussi, entre autres facettes de son génie, un des pères de la cinéphilie. »Sam Stourdzé, qui a notamment conçu l'exposition « Chaplin et les images » (Musée du jeu de paume, à Paris, en 2005), rappelle que, pour tous ses grands films, Chaplin est à la fois producteur, réalisateur, acteur et compositeur de la musique. Il est bluffé de voir à quel point Chaplin est conscient de ce qu'il entreprend : « S'il y a un héritage chez lui, c'est qu'on a quelqu'un qui contrôle tout. » Dans le cinéma, le cas est très rare, poursuit Sam Stourdzé : « J'ai monté une exposition sur Fellini. Contrairement à Chaplin, il n'y avait pas d'archives unifiées; ce fut incroyablement compliqué. » Autre indice de ce contrôle sur l'oeuvre et même du mythe dont il perçoit les retombées commerciales : Chaplin a fondé lui-même Bubbles Inc., une société expressément consacrée à son image qui gère aujourd'hui les produits dérivés (cartes postales, figurines, objets divers) de Charlot.A la mort de Charlie Chaplin, en 1977, son héritage est d'abord défendu par sa veuve, Oona O'Neill (fille du dramaturge américain Eugene O'Neill, Prix Nobel de littérature en 1936). Cette dernière poursuit la même ligne, très protectrice, voire protectionniste, voulue par son mari. Plutôt que de chercher à diffuser les films, le « bureau » Chaplin qu'anime alors Rachel Ford, véritable business manager du cinéaste depuis les années 1950, dépense son énergie à défendre l'image d'un homme assailli par des rumeurs malveillantes (ses frasques et son goût des très jeunes femmes) et à qui on reproche son supposé communisme en ces temps de guerre froide. « Quand la patronne [Rachel Ford] était absente, je lisais des romans parce qu'il n'y avait rien à faire », se souvient Kate Guyonvarch, qui a commencé à travailler pour le bureau Chaplin comme secrétaire au début 1980.Les riches archives Chaplin dorment alors à la cave, à Corsier-sur-Vevey. Sauf pour Kevin Brownlow et David Gill, auteurs d'un formidable documentaire télévisé, Unknown Chaplin (1983), et pour David Robinson, le biographe du cinéaste (Chaplin. His Life and Art, McGraw-Hill, 1985). Ce dernier souligne l'énergie de Rachel Ford à défendre les intérêts des Chaplin et note que « son obstination à poursuivre la contrefaçon [faisait] l'admiration de Charlie ».Après la mort d'Oona O'Neill, en 1991, les enfants du cinéaste reprennent le flambeau. Six enfants, auxquels devaient s'ajouter « prochainement » certains petits-enfants, sont réunis dans une Association Chaplin, qui a vu le jour à Paris tout en étant régie par le droit suisse. Son objectif est « la protection du nom, de l'image et du droit moral attaché aux oeuvres » du cinéaste et acteur. Un objectif classique. Mais, dans la réalité, l'évolution est spectaculaire. Au nom de la famille Chaplin, Kate Guyonvarch dirige ce nouveau « bureau » Chaplin. Elle le dit avec un certain humour : « Ce n'est pas un genre de club de fans. » Le bureau représente les intérêts de deux sociétés : Roy Export, propriétaire des archives du cinéaste et de celles des studios (photos, correspondance, etc.), et Bubbles Inc., qui gère les droits d'image de Chaplin et le merchandising.Depuis vingt ans, le bureau dessine une politique patrimoniale bien plus dynamique et ouverte sur l'extérieur que par le passé. Mais sans faire n'importe quoi. Sans donner l'impression de vendre une marque ni de polluer l'oeuvre par l'argent. Au point que cet héritage est considéré comme l'un des mieux gérés du septième art. Le résultat ? En vingt ans, Chaplin est redevenu le pionnier du muet et s'est hissé au rang de plus grand cinéaste du XXe siècle. Sa postérité est vivante, ses films sont archi-diffusés, son image est au coeur de la culture populaire.Pour les films, le bureau Chaplin a trouvé en 2001 un accord pour une exploitation mondiale avec MK2, la société de distribution de Marin Karmitz. Au moment même où la cinéphilie se réinvente en DVD et sur Internet, MK2 se lance ainsi dans une grande opération patrimoniale de restauration et de réédition, comparable à ce qui se fait dans les beaux-arts ou en littérature. Pour le cinéma, c'est une première. « Et pour cause, c'est l'art le plus jeune », sourit Nathanaël Karmitz, à la tête de MK2. Dix-huit films sont concernés, de 1918 à 1959. Les précédents sont tombés dans le domaine public, et le dernier film réalisé par Chaplin, La Comtesse de Hongkong, est encore propriété d'Universal. Depuis plus de dix ans, le bureau Chaplin et MK2 ont organisé la ressortie mondiale en salles de certains de ces classiques, ainsi qu'une édition DVD intégrale et soignée. Avec succès. Ainsi, la ressortie en salles du Dictateur en copie restaurée, présenté comme s'il s'agissait d'un nouveau film, a fait plus de 300 000 entrées en 2002-2003.Pour Nathanaël Karmitz, cette réédition des films a permis au cinéaste d'être redécouvert dans certains pays. Comme aux Etats-Unis, où une version restaurée de La Ruée vers l'or est sortie en DVD le 12 juin. « Chaplin était l'un des personnages les plus universels, les mieux connus dans le monde, mais son oeuvre n'était plus accessible. Les gens connaissaient Charlot, nous leur avons fait découvrir Chaplin », résume le directeur général de MK2.Faire redécouvrir les films, c'est l'obsession, aussi, de la famille. En 2001, Josephine Chaplin, l'actrice et fille du cinéaste, confiait au Monde : « Nous sommes horrifiés quand nous apprenons que des enseignants n'ont pas osé montrer un film par peur des obstacles juridiques. Nous sommes là pour que les films soient vus et aimés. » En France, depuis près d'une décennie, les films ont intégré des programmes pédagogiques d'initiation au cinéma dans les écoles, les collèges et les lycées. « Chaque année, ce sont plus de 300 000 enfants qui vont voir Chaplin, hors diffusion DVD », souligne Nathanaël Karmitz. Il existe un effort similaire en Suisse.Le bureau Chaplin réfléchit aujourd'hui avec MK2 à la conception d'« une sorte de coffret d'activités pour les écoles primaires ». Dans beaucoup d'autres pays, des enseignants inscrivent fréquemment les films de Charlot à leur année scolaire. A l'université, le réalisateur est depuis longtemps dans le cycle des séminaires et des colloques. Encore récemment, en 2010, étaient organisées à l'université d'Ohio trois journées d'études.Ces journées sont la preuve qu'aux Etats-Unis, où il tourna la grande majorité de ses films et où il a son étoile gravée dans le trottoir de l'Hollywood Walk of Fame, Chaplin conserve des admirateurs, même si l'oeuvre reste diversement appréciée, sans doute en raison de ses convictions de gauche. Mais c'est au Royaume-Uni, où il est né, où sa statue trône sur le Leicester Square de Londres et où il fut anobli sur le tard, en 1975, que son rayonnement est bizarrement le plus mitigé. « C'est le pays où l'oeuvre de Chaplin est la moins connue », concède Kate Guyonvarch, qui explique : « Oona Chaplin a dit un jour que les Anglais ne pardonneraient jamais à son mari d'être mort «riche, heureux et en Suisse», et que s'il avait été pauvre et malheureux à la fin de sa vie son oeuvre aurait été bien mieux appréciée par ses compatriotes ! »Chaplin fait-il encore recette ? Sûrement, mais difficile d'en préciser l'importance. Le bureau Chaplin refuse de parler d'argent et « ne donne jamais de chiffres ». Mais on a des indices. Les ventes mondiales de DVD de Chaplin se chiffrent en millions d'exemplaires. Des chaînes de télévision en Europe ont programmé des rétrospectives, tout comme une avalanche de salles et de festivals. « La première fois que l'on a rediffusé Chaplin avec Arte pour une programmation de Noël, fait remarquer Nathanaël Karmitz, on a dépassé les 10 % de part d'audience. Je crois qu'il s'agit encore de l'un des trois meilleurs scores de la chaîne. »On a un autre bon indicateur avec les ciné-concerts : un orchestre joue la partition de Chaplin devant l'écran où le film est projeté. Pour ces opérations lourdes, l'Association Chaplin est seule aux commandes. En 2011, leur nombre a doublé par rapport à 2010, une année pourtant déjà faste avec plus de 120 spectacles en France, Allemagne, Suisse, Italie, Luxembourg, Espagne, Scandinavie, Russie, Pologne, Japon, Etats-Unis, Canada... Aux mois de juillet et d'août 2012, une vingtaine de dates sont annoncées dans toute l'Europe - de Montreux à Odessa. Cette hausse n'est pas anodine, car seul Chaplin est moteur d'un phénomène qui n'a rien à voir avec un effet de mode, ou un revival du cinéma des années 1910 et 1920.Autre indice, la cote de Charlot en salles des ventes. En avril, à Los Angeles (Californie), un chapeau et une canne en bambou utilisés par l'acteur pour son personnage ont été adjugés à 100 000 dollars, dont 58 000 pour le seul melon. Lors de la même vente, la toge de Charlton Heston dans Les Dix Commandements ou la veste de Clark Gable dans Autant en emporte le vent ont été cédées à des prix nettement moindres (respectivement 67 000 et 58 000 dollars).En France, l'image de Chaplin demeure excellente et sa réputation sans tache. On donne son nom à des écoles ou lycées, notamment en banlieue parisienne et lyonnaise, à La Courneuve comme à Décines-Charpieu - un excellent indice des valeurs positives, de générosité et de solidarité qui accompagnent une figure publique. Des rues portent son nom à Lille comme à Brest, à Dijon, Villeurbanne, Roubaix, Bourges, Valence, Niort, Roanne, Arles, Villeneuve-Saint-Georges... De même que des centres culturels (comme à Vaulx-en-Velin) et, évidemment, des salles de cinéma. Ainsi, à Paris, deux salles classiques de la cinéphilie de quartier, dans les 14e et 15e arrondissements, anciennement dénommées le Denfert et le Saint-Lambert, sont devenues les cinémas Chaplin - avec l'accord moral de la famille. De la même façon, il existe un Charlie Chaplin Comedy Film Festival, celui de Waterville, en Irlande. Et bien d'autres récompenses, événements et sites portant le nom de Chaplin dont la liste serait fastidieuse.Mais ce sont peut-être les expositions qui témoignent au mieux de la popularité retrouvée de Charlot. Sam Stourdzé, directeur du Musée de l'Elysée, à Lausanne, y conserve depuis peu les archives photographiques de Chaplin : un véritable trésor visuel, qui permet de comprendre à la fois la vision d'un réalisateur et la construction d'une icône. Il avait extrait de ces archives la matière de l'exposition « Chaplin et les images », présentée au Musée du jeu de paume en 2005 avant de triompher dans une dizaine de villes dans le monde; elle tournait encore au Brésil au printemps. Sam Stourdzé affirme qu'« il n'y a pas un pays où cette exposition n'a pas marché ». Le cinéaste a attiré de 100 000 à 300 000 visiteurs dans des musées. « Les parents ont amené leurs enfants, c'était pour eux une occasion de transmettre quelque chose. Après avoir cumulé le million d'entrées, nous avons arrêté de compter. »Cette exposition a profité de l'impulsion donnée par la famille Chaplin à l'exploitation des archives du cinéaste, désormais réparties entre Lausanne pour les photographies et Montreux pour les écrits - deux villes en bordure du lac Léman, à quelques kilomètres de la tombe de Chaplin. L'ensemble des archives est également en passe d'être numérisé par la Cinémathèque de Bologne, en Italie, afin d'être accessible aux chercheurs, mais aussi aux simples admirateurs. Certaines pellicules de films ont également été restaurées par l'institution italienne.Le succès de l'exposition traduit autre chose, une notion déterminante pour la question de l'héritage esthétique. L'oeuvre va largement au-delà des films. « On ne peut mettre de côté la personnalité de Chaplin et l'image de Charlot, tellement emblématiques du XXe siècle », explique Sam Stourdzé. Du vagabond qui crève la faim au dictateur Hynkel, en passant par l'ouvrier dépassé par les cadences infernales, Chaplin est à la fois de son époque et de toutes les époques, moderne et contemporain, confirme Sam Stourdzé. Il est aussi le « petit bonhomme » (the little fellow), le « vagabond » (the tramp), donc un M. Tout-le-Monde qui incarne les masses. D'où un « héritage exceptionnellement tenace », conclut Sam Stourdzé.Le créateur et sa créature furent ensemble la première grande vedette de l'histoire du cinéma. « Madonna plus Michael Jackson », additionne Sam Stourdzé. On l'a oublié mais, il y a près d'un siècle, ce sont des foules ferventes qui l'acclament comme la première célébrité mondiale née d'une culture populaire massifiée. Les hommes politiques, les artistes, les personnalités veulent le connaître à tout prix - pour son plus grand plaisir. Le 9 septembre 1921, quand il rentre à Londres (pour la première fois depuis qu'il est devenu Charlot), Chaplin constate avec une certaine incrédulité « l'hystérie » du public qui l'attend. Il décrit ce retour au pays natal bien des années plus tard dans son autobiographie (Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964). Avec une prose encore saisie par la surprise : « En descendant du train, j'aperçus au bout du quai une grande foule maintenue derrière des cordons et des rangées de policemen. Tout n'était que haute tension, l'atmosphère vibrait. Et j'avais beau être incapable d'assimiler autre chose que toute cette excitation, je me rendis compte qu'on m'empoignait et qu'on me faisait traverser le quai comme si j'étais en état d'arrestation. » C'est un autre trait de génie de Chaplin : avoir su créer un personnage qui, par son triomphe, aurait pu lui échapper, mais qu'il a su maîtriser, notamment avec le merchandising de Charlot.Ainsi, il n'existe pas, à Hollywood ou ailleurs, de parc de loisirs qui porte son nom. En revanche, avec un personnage aussi visuel, comment expliquer l'absence d'un musée Chaplin ? Le succès de l'exposition « Chaplin et les images » montre bien qu'un tel lieu aurait de bonnes chances d'attirer les foules. Il y a bien un projet, mais qui traîne depuis le début des années 2000. Il devrait voir le jour dans le fameux manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, où la famille Chaplin emménagea en 1953 et où le cinéaste est mort. Michael Chaplin, fils aîné du cinéaste et d'Oona O'Neill, a été associé au projet dès le début. Mais il n'a pu exprimer son « soulagement » qu'il y a quelques jours, lorsque le canton de Vaud a confirmé un prêt sans intérêt de 10 millions de francs suisses pour soutenir l'opération. Ce Chaplin's World - c'est son nom - devrait ouvrir en 2014, voire 2015. Un moyen de « redécouvrir » l'artiste, pour reprendre le mot de son fils, en recréant son univers esthétique. Le Chaplin's World, qui s'inscrit dans la politique patrimoniale creusée par les ayants droit, est soutenu par les édiles vaudois et une poignée de mécènes, dont Nestlé, l'autre institution célèbre de ce petit coin de la Riviera suisse dont le siège n'est qu'à quelques encablures.Chaplin a un autre atout pour faire scintiller son nom. Et là, il n'y est pas pour grand-chose. Certains de ses héritiers ont repris, à leur façon, le flambeau du spectacle. Logique. Le petit Charles Spencer a embrassé au tout début du XXe siècle la carrière de sa mère, sur les planches. Pour sa descendance, on a d'abord beaucoup parlé de l'actrice de cinéma Geraldine Chaplin, dans les années 1970 et 1980. Puis de Victoria Chaplin et son mari, Jean-Baptiste Thierrée, grands novateurs du cirque. Et voilà que le petit-fils, James Thierrée, par ses spectacles au croisement du cirque, de la performance et du théâtre, est en passe de devenir une des attractions mondiales de la scène. Le voir, c'est faire face avec stupeur à un héritage génétique. Même taille, même corpulence, même allure, même corps caoutchouteux, même sourire, même aura que Chaplin... Mais ce n'est pas Chaplin. Et, pour cela, Jean-Baptise Thierrée est devenu son plus flamboyant héritier.Annonçant la programmation des treize films de Chaplin au Festival de La Rochelle, Stéphane Goudet avait fait dans la provocation : « Dites-moi, les snobs, les las-d'avance, les rabat-joie, pourquoi faudrait-il ne jamais projeter les films de Chaplin ? Déjà vus ? Ni tous, ni par tous, adultes comme enfants. » Il insiste : « On le voit, on le sent, les font-la-moue ont un autre argument : est-ce si bien que cela, Chaplin ? » Oui, c'est bien. George Bernard Shaw disait qu'il était « le seul génie que le cinéma avait donné ». La première vedette de celluloïd, céleste mais surtout terrestre, même près de cent ans après sa création. La preuve ? Il suffit de montrer quelques minutes d'un vagabond à petites moustaches pour que la magie fonctionne comme la première fois. « De 3 à 99 ans », dit Nathanaël Karmitz.