Rétrospective Chaplin : ses premiers courts-métrages enfin restaurés

Télérama

Mis à jour le 17/02/2015 à 12h22.

La cane et le chapeau melon : accessoires indispensables de la panoplie Charlot. 

En 1916, après seulement deux ans de carrière, Charlie Chaplin négocie un contrat de 670 000 dollars avec la Mutual Film Corporation pour tourner douze courts-métrages. Une première à Hollywood ! Seul maître à bord, il dispose de son propre studio, d'une totale liberté de création et devient le cinéaste le mieux payé du monde.Véritables laboratoires pour ses futurs longs-métrages Le Kid (1921), La Ruée vers l'or (1925) ou Les Temps Modernes (1936), The Mutuals Comedies, présentées à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé, s'apparentent à des chefs-d'œuvres du genre. Serge Bromberg, président de Lobster Films qui a participé à leur restauration, nous éclaire sur ces films méconnus et pourtant décisifs dans la carrière de Charlot.

Quels facteurs ont poussé Chaplin à dire que « tourner ces films a été le meilleur moment de [sa] vie » ?
Chaplin est une sorte d'Oliver Twist. Il vient des faubourgs de Londres et gamin, il souffrait souvent de la faim. Désormais, à l'âge de 28 ans, il est l'homme le plus célèbre, l'acteur le mieux payé de Hollywood et possède une totale liberté sur le plan professionnel. Cette liberté de création était essentielle pour lui, ne savant pas forcément à l'avance ce qu'il allait tourner. Il pouvait se permettre des folies, se faire construire n'importe quel décor comme un restaurant, un bateau, des grands magasins, puis il arrivait avec sa troupe d'acteurs et tournait sans scénario précis jusqu'à ce que le résultat lui convienne. Il avait la chance de pouvoir modifier ce qui ne lui plaisait pas. Quelque chose d'inimaginable à notre époque !

Comment expliquez-vous que ces courts sont moins connus que ses longs ?
Tout simplement parce que Chaplin n'en était pas le propriétaire. Dans les années 40, 50 et 60, lorsqu'il fait des ressorties, ce sont ses longs-métrages qui sont massivement distribués car il n' a pas les droits pour les courts. Ils ont été achetés dans les années 1930 par une filiale de Pathé qui distribuait les films à domicile et obtiennent moins de visibilité en étant diffusés dans des versions très dégradées. Les restaurations que nous avons entreprises permettent de voir les films comme Chaplin les avait imaginés et ce sont des chefs-d'œuvre.

Qu'est ce qui en fait des chefs-d'oeuvres ?
Chaplin était un acteur, mais avant tout un jongleur, un funambule et un excellent chorégraphe, sa démarche est inimitable. De la construction narrative au choix du montage, tout est parfait dans ses réalisations. Il sait quand le public rit et le temps qu'il faut lui laisser avant le gag suivant. Ses films sont construits comme des horloges et il maîtrise la mécanique du rire à merveille. Avec Buster Keaton, ils sont les grands génies du cinéma burlesque. Des courts-métrages comme Charlot chef de rayon, L'émigrant, ou Charlot le musicien sont des histoires très émouvantes avec très peu de gags. Mais ce sont des histoires d'amour de vingt minutes véritablement conçues pour être des courts. Tous les gens qui font du court-métrage doivent voir ces films.

Les « Mutual comedies » présentent-elles une critique sociale, caractéristique indissociable de ses longs-métrages ?
En 1916, le cinéma n'est pas encore un art prestigieux et ce sont les classes populaires qui s'y rendent donc ces œuvres présentent moins un aspect politique que certains de ses longs-métrages. Cependant, à partir du moment où le personnage du vagabond est introduit en 1915, il caractérise le pauvre, le mal aimé contre le reste du monde. C'est celui qui est délaissé et auquel tout le monde s'identifie et de ce point de vue là, un discours social se développe.

Comment s'est déroulée la restauration de ces films ?
Chaplin a tourné avec trois sociétés différentes. La Keystone Film Company en 1914, la Essanay Film Manufacturing Company en 1915 et la Mutual les deux années suivantes. Ces sociétés ont toutes fait faillite juste après le départ de Chaplin provocant la disparition de tous les négatifs de tirage et les éléments de laboratoire... En 2002, ne disposant pas des droits sur les films, l'association Chaplin, dirigée par ses enfants nous a contacté afin de nous donner le mandat de retrouver et restaurer ces films. Débute un travail de recherche en collaboration avec la Fondazione Cineteca de Bologne et le Film Institute à Londres. Pendant six années, j'ai parcouru toutes les archives mondiales en essayant de réunir les meilleurs fragments disponibles. Cet immense puzzle était devenu le « Chaplin Project » et s'en est suivi un processus extrêmement long et cher. L'ensemble de la restauration, d'un montant global d'environ un million d'euros, a été possible grâce aux trois institutions et aux parrainages de personnalités telles que Michel Hazanavicius, Martin Scorsese ou encore Alexander Payne. Après tout ce travail, ces films ont désormais une nouvelle maison.

Comment se porte la restauration des films en France ?
Le Centre National de la Cinématographie (CNC) mène depuis longtemps une action déterminante dans la sauvegarde du patrimoine qui passe à la fois par le travail des Archives françaises du film et celui de la Cinémathèque française. Il y a dans l'ADN du CNC, une préoccupation constante du patrimoine et depuis plusieurs années un plan de numérisation des œuvres a été lancé. Ce sont des travaux d'une envergure immense, mais décisifs dans la conservation des œuvres. Sur le plan financier, jusqu'à 80% du montant de la restauration se fait sous formes d'aides ou d'avances sur recettes. Les systèmes de financements participatifs sont également importants car ils manifestent l'implication du public pour la restauration des films, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l’immensité du travail réalisé.

Infos pratiques : Cycle de présentation de 12 court-métrages du 18 février au 3 mars, à la Fondation Jérome Seydoux-Pathé.