Chaplin au travail  La chronique cinématographique d'Emile Breton
L'Humanité 23 décembre 1998.
 
A LORS que Charlie Chaplin n'était encore que (si l'on ose dire) l'auteur de courts métrages qui avaient fait le tour du monde, le cinéaste et critique français Louis Delluc terminait son livre "Charlot" (édition De Brunoff, 1921, "The Kid" réalisé cette année-là n'étant pas encore sorti en Europe) par un chapitre sur le travail du cinéaste. "Mille et une légendes courent, écrivait-il, que nous ne parviendrons pas à détruire (...). Charlie Chaplin travaille, tout bonnement." Et il citait le témoignage de Max Linder : "Il est aisé, à la vue d'un film de Charlie Chaplin, de comprendre la somme de travail qu'il représente. Néanmoins, si prévenu qu'on puisse être, on ne saurait se faire une idée de l'effort continu et si intelligent de Charlie Chaplin." Voilà bien ce qui fait l'intérêt de tout ce qui se dit, se montre, ou s'écrit sur le cinéaste et ce qu'avait compris Delluc, au moment où sévissait au plus haut le verbiage sur la "poésie humaniste du petit vagabond" : si d'abord par le concret du travail qu'on doit l'aborder.
 
Ainsi l'avaient montré par l'image même les cinéastes-historiens britanniques, Kevin Brownlow et David Gill dans leur série télévisée : "Chaplin inconnu". Ainsi le fait Christian Delage, pour le film "le Dictateur" avec son livre "Chaplin, la grande histoire" (Editions Jean-Michel Place). C'est ici aussi bien l'image (par le rapprochement en doubles grandes pages des "mises en scènes" des meetings de Hitler et des représentations qu'en donne le cinéaste) que le texte qui disent le souci constant de frapper juste. "Chaplin avait regardé et écouté avec attention, écrit Christian Delage, les discours filmés de Hitler. Il avait pu apprécier la manière dont le charisme du dictateur s'exerçait en partie grâce à la puissance de sa voix, la propagation de la parole par microphone et haut-parleur, la texture particulière que lui donne sa reverbération dans les espaces immenses où l'acoustique est entièrement construite à cet effet". On sait aussi, et David Robinson le rappelle dans son indispensable biographie "Chaplin, sa vie, son éuvre" (Editions Ramsay), qu'après un an et demi de travail, "le script, achevé le 1er septembre 1939, (demeurait) l'un des plus élaborés qui ait jamais été écrit pour un film de Hollywood" (trois cents pages contre cent à cent cinquante d'ordinaire) et que, pendant toute la préparation, il avait projeté à son équipe, non seulement son film "Charlot soldat" sur la Première Guerre mondiale mais aussi toutes les bandes d'actualités hitlériennes qu'il pouvait trouver. Et Christian Delage, à partir d'un plan de la scène finale où le petit barbier, à la place du dictateur Hynkel, adresse à l'humanité son message pacifique, rappelle que Chaplin s'est inspiré pour ce "tableau" du film de propagande nazie de Leni Riefenstahl, "le Triomphe de la volonté", de 1935.
 
L 'AUTRE mérite de ce livre qui est autant à regarder (et non pas pour la "belle image" mais pour les effets de montage et de compréhension que mettent en éuvre ces images) qu'à lire, est de rappeler, à partir de documents jusqu'ici inconnus, que le retour au cinéma, quatre ans après "les Temps modernes" avec ce sujet, l'antinazisme, n'était l'effet d'un choix, comme on dirait aujourd'hui, consensuel. Bien sûr, la haine des nazis était acquise : il y a dans ce livre quelques textes sur le "Juif communiste Chaplin" à soulever le céur. Mais pas seulement. On y lira qu'il n'était pas forcément bien vu, aux Etats-Unis, en un temps de montée de l'isolationnisme, de mettre son nez dans les affaires européennes. Et même l'Angleterre : le Foreign Office (ministère des Affaires étrangères), par lettre du 17 mai 1939, s'inquiète auprès du consul britannique à Los Angeles du projet de Chaplin et des "aspects acerbes et railleurs" que pourrait avoir le film par rapport aux deux personnages de dictateurs représentés. C'est qu'en effet, souligne Christian Delage, "après les Allemands, (les Anglais) s'inquiétèrent du projet de Chaplin, contraire, selon eux à la politique étrangère de Chamberlain". Et si l'on connaît les réactions, plutôt mitigées, à la sortie du film, il est quand même bon de les voir rappelées ici.
 
C'est qu'aujourd'hui, mieux sans doute qu'à la Libération où il fut présenté en France, on peut enfin voir ce film pour ce qu'il est : un des plus grands de Chaplin, peut-être parce qu'il est allé à l'essence même de ce qui fait l'emprise d'un spectacle : la manipulation. Comme si "le Dictateur" s'était, par-delà les années, d'abord adressé au spectateur d'aujourd'hui, cerné par toutes les manipulations. Ce livre a un autre mérite, accessoire peut-être parce que non voulu, mais non moins important en ces temps d'imposture : il remet à sa place le film paresseux d'un qu'on a osé comparer à Chaplin, Roberto Begnini. Film paresseux puisque l'unique souci du réalisateur est, non de s'interroger sur le cinéma et sur le pouvoir, mais d'exalter son "ego" de père, généreux entre tous, masquant à son fils la laideur du monde. Alors que Chaplin n'avait qu'un but Ä et l'on voit qu'il lui fallut se battre pour l'atteindre Ä lutter contre cette laideur, et pour cela, la montrer, crue.
 
Ce n'est pas pour rien que furent placés en ouverture et à la fin du livre de Christian Delage ces mots : "Le premier film dans lequel l'histoire est plus grande que le petit vagabond."