Ce que le cinéma doit à Charlot
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6 février 2014
HUMAND
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Français
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Raccourcis, ellipses, surprises narratives, créations sonores parlantes et dialectiques… Chaplin fut aussi un grand initiateur de l’écriture cinématographique.

Il ne se passe pratiquement rien dans ce petit film de la Keystone, sorti il y a 100 ans, le 7février 1914. Du reste, se souvient-on encore de ce «Kid Auto Races at Venice» («Course d’auto pour gosse»)? Pourtant, est-ce un hasard s’il s’intitula également «Charlot est content de lui» en français?

On y reconnaît, en effet, le p’tit gars, déjà affublé des prémices de sa légendaire défroque, errer dangereusement entre des bagnoles en course, mais surtout de plus en plus décidé à se placer devant l’objectif malgré l’ordre du cameraman (ou réalisateur). Puis le voilà furetant autour de l’appareil comme découvrant une bête curieuse. S’agit-il là de la première mise en abyme du 7e art, du cinéma dans le cinéma? Peut être. Mais toujours est-il que ce jeune (25 ans) acteur du théâtre populaire anglais, situé si loin des studios il y a deux mois à peine, témoigne, dès son deuxième tournage, d’un bel intérêt pour la «profession» de montreur d’images.

Chaplin, on le sait, n’aima guère les scénarios et mises en scène que la bande à Mack Sennett et Mabel Normand (directeur artistique et grande vedette de la Keystone alors) lui proposait. Il se lassa vite des coups de pompe au derrière, des tartes à la crème et autres poursuites de flics (les Sennett ou Keystone Cops). Même s’il donna au genre «Slapstick» ses lettres de noblesse.

S’il écrit et réalise, seul, son premier film dès avril1914 («Caugh in the Rain», «Un béguin de Charlot», Keystone) c’est, on le lit par ailleurs, avec «The Tramp» («le Vagabond», 1915, Essanay) qu’il impose sa propre thématique et, surtout, grâce à «The Emigrant» («l’Émigrant» 1917, Mutual) qu’il démontre son authentique génie d’écriture. Ainsi, au moment où le bateau d’émigrants passe à New York devant la statue de la Liberté, qui restera au second plan, les officiers et commissaire (à l’immigration) enchaînent les malheureux occupants afin de mieux contrôler leur identité! Un plan qui marque à la fois l’histoire d’un art et celle d’une nation. Une merveille qui sera censurée à la demande du gouvernement états-unien. Une coupure qui perdurera dans les versions françaises, puisque «The Emigrant» s’appellera longtemps «Charlot voyage» (sic)…

Chaplin est et restera le cinéaste du raccourci. Dans le trop sous-estimé «l’Opinion publique» («A Woman of Paris», 1923, United Artists), le premier opus où il n’apparaît pas comme acteur vedette (le second est «la Comtesse de Hong Kong», 1967), Chaplin montre l’entrée en gare d’un train de nuit grâce aux reflets lumineux des wagons passant devant les yeux l’héroïne. Les reflets s’arrêtent. L’héroïne quitte l’écran. Les reflets repartent, comme le train. L’héroïne n’est plus là, partie avec le train sans doute. L’ellipse cinématographique est inventée. Ensuite, le riche mondain, aperçu plus tôt, visite la maison, que l’on connaît, de l’héroïne. Il sort sans hésiter l’un de ses mouchoirs d’une commode. Nous voilà renseignés sur leurs relations.

Alors que le cinéma «parlant» triomphe depuis deux ans, Chaplin persiste, en 1931, à monter son «City Lights» «en muet». Sans paroles, mais néanmoins sonore et musical. Au début du film, avant que le vagabond n’apparaisse, il cale une mélopée guillerette mixée à un bruitage grotesque, pendant que les élites de la ville discourent et s’échangent des civilités précédant l’inauguration d’une statue. C’est novateur et bien mieux parlant qu’un dialogue. Ensuite, lors d’une fiesta chez le milliardaire, le vagabond ayant ingurgité un sifflet bouscule la sérénité d’un concert. Puis, au cours du mémorable combat de boxe, Charlot accroche, malgré lui bien sûr, la cloche du ring qui, du coup, sonne au gré des ébats, dérègle le bon cours de la rencontre, et retarde l’imminence d’un KO annoncé.

Dès son passage à la Mutual, en 1916, grâce à son immense succès, Chaplin «s’offrit» son indépendance économique (budget, studio perso) et artistique (1). Jusqu’au bout, à la fois scénariste, réalisateur, monteur et musicien, il ne tourna que ce qu’il désirait, considérant qu’un cinéaste devait pouvoir travailler et créer, malgré l’ampleur et la lourdeur industrielles du cinéma, pareil à un peintre ou un écrivain! Ce que lui envièrent Eisenstein, Welles ou Jacques Tati. Il s’octroyait plusieurs mois, voire des années (trois pour «le Dictateur»), pour bâtir et réaliser ses projets.

Lorsque l’on demandait à Henri Langlois, le créateur de la Cinémathèque française, et Pic de la Mirandole de l’histoire du 7e art, quels étaient, selon lui, les dix meilleurs films au monde, il répondait, avec une mimique marquant l’évidence : « Dix Chaplin».

(1) Pour plus d’indépendance vis-à-vis des grands studios, Chaplin fonda, dès avril1919, en compagnie des comédiens Mary Pickford, Douglas Fairbanks et du réalisateur David Wark Griffiths, les Artistes associés (United Artists, UA).