Il y a 100 ans, un vagabond nommé Charlot...

19 avril 2014 | François Lévesque | Cinéma

Photo : Artv La naissance de Charlot
Artv, dimanche 20 avril à 20 h 30

Il y a 100 ans cette année apparaissait au grand écran un curieux personnage : un clochard reconnaissable à son chapeau melon, à sa canne souple, à sa petite moustache noire et, surtout, à sa désopilante maladresse. Antihéros s’il en fut, Charlot est non seulement passé à la postérité, il est, de l’avis de bien des historiens du cinéma, devenu le personnage le plus marquant du 7e art, qui, paradoxalement, n’en était qu’à ses balbutiements lorsque ce pauvre hère aux allures de clown triste se révéla dans le court métrage muet Pour gagner sa vie. Produit par la chaîne française Arte, le documentaire La naissance de Charlot revient sur la conception, l’accouchement et la maturation du plus sympathique des laissés-pour-compte.

 

« Voici l’histoire à peine croyable d’un petit homme qui devint éternel en devenant vagabond. » Ainsi s’ouvre le film de Serge Bromberg et Eric Lange, qui procède par ordre chronologique. À la caméra, le biographe officiel de Chaplin, David Robinson, relate les origines. Fort heureusement, La naissance de Charlotne se résume pas à un défilé de têtes parlantes : les extraits de films et les documents d’archives occupent la majorité du temps-image. On regrette, cela dit, une narration mal calibrée et un brin affectée.

 

Son enfance, Charles Chaplin, né le 16 avril 1889, la passa dans l’un des quartiers les plus pauvres de Londres. L’ère victorienne était à l’austérité. Entre un père alcoolique et une mère souffrant de troubles mentaux causés par la syphilis, le petit Charlie rêvait de célébrité. Enfant de la balle — ses parents se sont connus en coulisses —, il effectua ses premières incursions sur les planches avec son grand frère Sydney. C’est encore en compagnie de ce dernier qu’il décida plus tard d’aller tenter sa chance outre-Atlantique, aux États-Unis. À ce stade, Charlie Chaplin ne soupçonnait pas qu’après des débuts difficiles, c’est non pas la célébrité, mais la gloire, qu’il connaîtrait.

 

Pour la suite de Charlot

 

Très instructif, La naissance de Charlot constitue une sorte de préambule à une soirée consacrée à l’auteur de chefs-d’oeuvre comme Le kidet Les lumières de la ville. En effet, les cinéphiles auront l’occasion de regarder ensuite le drame biographique Chaplin(Artv, 21 h 50), un long métrage réalisé en 1992 par l’acteur et cinéaste sir Richard Attenborough (Gandhi,L’univers des ombres). Bien que minutieuse dans son souci du détail historique, cette production luxueuse, qui reproduit avec un égal bonheur le Londres du tournant du XXe siècle et la mecque naissante du cinéma, Hollywood, devient vite anecdotique, voire superficielle.

 

Cela étant, Chaplin bénéficie d’un atout de taille en la personne de l’acteur Robert Downey Jr., qui trouva là un premier vrai grand rôle, qu’il sut faire sien. On le présume, il devait être intimidant d’incarner une figure mythifiée sans recourir au mimétisme ou à la caricature. La future vedette d’Iron Man et de Sherlock Holmes, que l’on continue de préférer dans des oeuvres d’auteur comme Un week-end en famille et Des garçons épatants, parvint non seulement à convaincre, mais à éblouir. Il reçut dans la foulée une nomination à l’Oscar du meilleur acteur bien méritée.

 

La première heure de ce drame biographique qui en dure presque deux et demie est sans contredit la meilleure, entre autres grâce à la présence — et à la prestation — de la toujours excellente Géraldine Chaplin (Docteur Jivago, Cria Cuervos), qui joue sa propre grand-mère. Passé ses séquences plus inspirées, peut-être les téléspectateurs voudront-ils changer de chaîne. Coup de chance : le cinéma de fin de soirée d’ICI Radio-Canada a de son côté eu la bonne idée de diffuser Les feux de la rampe (SRC, 23 h), l’une des oeuvres les plus romantiques et les plus mélancoliques de Charlie Chaplin.

 

Le clown est... résilient

 

Les feux de la rampe prit l’affiche en 1952, soit douze ans après Le dictateur, qui apporta à son auteur des ennuis avec les Bureaux des affaires antiaméricaines, et cinq ans après Monsieur Verdoux, l’un de ses films les plus fins et l’un de ses plus cuisants échecs. À cela s’ajoutaient une poursuite très médiatisée en paternité, puis un mariage non moins scandaleux, à l’âge de 54 ans, avec Oona O’Neill, la fille de 18 ans du dramaturge Eugene O’Neill (laquelle demeura auprès de Chaplin jusqu’à sa mort en 1977).

 

Bref, au cours de cette période, Charlie Chaplin se trouvait au plus bas, au propre comme au figuré. En proie à la nostalgie, il entreprit de contempler le chemin parcouru. Un court roman intitulé Footlights, écrit en 1948 et découvert récemment par la Cinémathèque de Bologne, naquit de cette introspection douloureuse. Quatre ans plus tard, Chaplin en tira le scénario du film Les feux de la rampe (Limelight), qui raconte le désarroi professionnel et existentiel d’un clown sur le retour, Calvero (Chaplin), qui sauve du suicide une jeune danseuse qu’il incite ensuite à remonter sur scène.

 

Film et roman revêtent un caractère autobiographique, on l’aura compris. Chacun démontre les qualités de résilience du créateur que fut Charlie Chaplin. À cet égard, Kate Guyonvarch, de l’Association Chaplin, s’explique ainsi l’immortalité artistique de l’acteur, cinéaste et producteur :

 

« Les gens qui ont eu une enfance très malheureuse deviennent soit des adultes désastreux, soit des personnes qui réussissent de manière extraordinaire. En psychologie, on les appelle “les invulnérables”. »

 

« Chaplin, Charlie, Charlot : le petit vagabond devenu l’icône même du cinéma ; sa silhouette, sa plus illustre », de conclure le documentaire.